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Les punitions corporelles sont inefficaces Un point précis était fait en 1998 par les chercheurs américains sur l’efficacité des punitions corporelles à l’école, puisqu’à cette date plus de la moitié des États américains les utilisaient. Les conclusions étaient données dans la prestigieuse revue «Pediatrics» qui affirmait que les fessées s’étaient révélées inefficaces à l’école et que leur suppression n’avait pas augmenté les mauvaises conduites. Dans cette même revue, l’analyse de 166 publications scientifiques ne mettait pas en évidence de résultats franchement positifs de l’utilisation de la fessée. Seuls quelques articles démontraient une action sur l’obéissance immédiate (2). Les punitions corporelles sont nocives Claques et fessées sont nocives en premier lieu par les blessures ou atteintes physiques qu’elles entraînent beaucoup plus souvent qu’on ne l’imagine ou le voudrait. Mais aussi et plus encore par un ensemble de mécanismes complexes qui vont majorer les risques de conduites agressives, de dépression, de tendances suicidaires, d’abus de drogues, de manifestations antisociales diverses pouvant aller jusqu’à l’homicide. Atteintes physiques causées par les punitions corporelles directs ne sont pas rares. Un médecin peut avoir à recoudre le cuir chevelu d’un enfant qui, bousculé par une «bonne claque», est allé heurté le coin d’une table ou d’un radiateur… Simple plaie souvent, mais parfois véritable traumatisme crânien avec ses risques et séquelles possibles. Les gifles appliquées malencontreusement sur l’oreille (et quand on gifle, sait-on où «ça va tomber»?) sont parfois responsables de perforation des tympans, tandis que le bout d’un doigt va pouvoir léser gravement un œil. Un travail fait au Niger dans un centre d’ophtalmologie montrait qu’un quart des traumatismes oculaires soignés étaient en rapport avec des claques reçues par des femmes ou des enfants (3). Alors que les coups sur les fesses et les cuisses entraînent des hématomes (les «bleus») qui peuvent laisser des cicatrices internes lésant définitivement des muscles ou des tendons. Des lésions irréversibles du cerveau peuvent apparaître lorsqu’on secoue un bébé un peu énergiquement parce qu’il irrite son entourage par ses pleurs ou son refus de dormir. Un travail fait à l’Université de Harvard a démontré récemment qu’un quart des enfants secoués fortement avant 4 mois en étaient morts, alors que parmi les autres, plusieurs avaient eu des troubles visuels, des paralysies, des troubles du langage ou des apprentissages (4). L’hôpital des Enfants Malades, à Paris, vient de publier des résultats tout à fait superposables sur ces «enfants secoués». La multiplication des accidents et des maladies vient d’être mise en évidence par Jacqueline Cornet qui, en France, effectuant en 1995 une recherche sur 300 jeunes accidentés de la route, a pu établir une relation très étroite entre la force, la fréquence et la durée des coups reçus en famille à titre éducatif et le nombre des accidents subis dans l’enfance et l’adolescence. La différence en nombre et en gravité des accidents est déjà notable entre des enfants jamais battus et ceux qui n’ont reçu que des coups «légers et rares». Et les enfants les plus souvent battus sont aussi les plus gravement malades. Par ailleurs, phénomène déjà connu, plus les parents ont été battus dans leur enfance et plus ils battent à leur tour leurs enfants. Mais ils se retrouvent aussi plus nombreux à avoir été élevés dans des pays gouvernés par des régimes dictatoriaux: un véritable cercle vicieux de la violence semble ainsi se mettre en place, entraînant l’enfant, la famille et la société de laquelle ils sont issus (5). Le Pr Lau, au centre hospitalo-universitaire de Hong Kong, note de son côté, chez plus de 3000 jeunes chinois du secondaire, que les enfants battus ont un taux plus important d’accidents et de maladies psychosomatiques que les non battus (6). Odile Bourguignon avait déjà montré une violence parentale multipliée par trois dans les familles où un enfant avait été victime d’un accident mortel (7). Troubles du comportement causés par les punitions corporelles Suzanne Robert-Ouvray, qui travaille sur les liens entre le corps et le psychisme de l’enfant, précise que le cervelet, qui permet à l’enfant de récupérer très vite ses coordinations psychomotrices après une violence, n’est mature que vers 3 ans. Avant cette période, tout bouleverse l’enfant, les cris, les coups, les bousculades. Ses idées, ses débuts de logique, ses raisonnements sont alors secoués comme dans un gobelet. L’enfant tétanisé dans son corps est sidéré dans sa pensée. À l’âge adulte, ce processus de sidération se réactivera à la moindre violence. L’enfant battu deviendra un adulte qui aura des difficultés à mettre en cohérence ses pensées et ses actions musculaires (8). Marie Choquet, chercheuse au CNRS, qui dirigeait en 1994 une étude portant sur plus de 12000 jeunes, note que «les filles, mais surtout les garçons, qui ont été victimes de violences sont eux-mêmes plus violents que ceux qui n’ont pas subi ces atteintes… La violence subie est associée aux conduites les plus autodestructrices: dépression, suicide, toxicomanie». Cette scientifique s’étonne qu’en France très peu de recherches soient conduites sur la violence subie par les adolescents alors que les autres thèmes sont très largement explorés et que «les violences infligées aux jeunes sont plus importantes que celles qu’ils font subir aujourd’hui» (9). Aux États Unis, Eron, en 1960, montrait déjà que les enfants les plus sévèrement punis par leurs parents étaient les plus agressifs à l’école (2). Murray Straus prouve de son côté, chez 933 mères d’enfants de 2 à 14 ans, que plus elles utilisent les punitions corporelles et plus leurs enfants s’engagent dans des conduites et des actes impulsifs (10). Un peu plus tard, chez 807 mères d’enfants de 6 à 9 ans, il note que plus elles utilisent la fessée pour corriger des conduites antisociales telles que mensonges, agressivité et vols, plus ces conduites sont élevées. Quand les parents cessent d’utiliser les punitions corporelles et les remplacent par d’autres modes de discipline, les conduites antisociales diminuent (11). Il découvre aussi une majoration nette des actes d’agression sexuelle et de violence envers le conjoint chez les enfants longtemps battus devenus adultes. Et McCord note qu’une agressivité parentale et une discipline sévère à l’âge de 10 ans font nettement augmenter le risque de condamnations ultérieures pour violence et ce, jusqu’à 45 ans (11bis). Tandis qu’Eron confirme que des châtiments corporels sévères infligés par les parents à l’âge de 8 ans laissent prévoir non seulement des arrestations pour violence jusqu’à l’âge de 30 ans, mais également – pour les garçons – la sévérité des châtiments qu’ils infligeraient à leurs propres enfants et la violence qu’ils feraient subir à leur épouse (11 ter). En Égypte, Youssef, Attia et Kamel, interrogeant plus de 2000 élèves sur les violences qu’ils avaient eux-mêmes exercées dans les 18 mois précédents, notent que les violences viennent préférentiellement des jeunes qui étaient disciplinés par des punitions corporelles reçues de leurs parents et/ou de leurs enseignants (12). Pour revenir en France, Pierre Karli, neuro-biologiste de renommée internationale qui a fait de nombreuses recherches sur les phénomènes d’agressivité, décrit «le modelage cognitif de l’enfant qui intériorise les stratégies agressives régulièrement observées chez ses parents» (13). Et André Bourguignon, Professeur de Psychiatrie, dans un ouvrage où il dépeint l’évolution du biologique depuis les débuts de l’Univers, dit lorsqu’il arrive à l’homo sapiens que nous sommes: «Toutes les recherches scientifiques aboutissent à la conclusion qu’au niveau individuel, les comportements d’agression de l’homme ne sont déterminés ni par un quelconque facteur génétique, ni par le caractère «agressogène» d’une situation»… Les facteurs qui concourent à accroître la probabilité de survenue des comportements agressifs chez les individus «sont avant tout les conditions dans lesquelles un enfant a été élevé dans ses premières années. Les violences exercées sur les enfants et les femmes représentent une aberration propre à l’homme. Chez les macaques, il faut les avoir élevés en privation maternelle et sociale pour les voir développer des conduites agressives entre eux… L’homme a fait subir à ses enfants ce qu’aucun animal n’a jamais fait subir à ses petits… Les femmes non plus ne sont pas épargnées… Les violences collectives entre les hommes, surtout la guerre, sont encore plus meurtrières… C’est la science qui nous a apporté la certitude que les comportements d’agression intraspécifique ne sont pas d’origine génétique ou biologique, qu’ils ne font pas partie de la nature humaine, qu’il n’y a pas de pulsion de destruction innée et que ces comportements prennent racine dans les circonstances qui président au développement et à l’éducation des individus… Toutes les expériences affectives de l’adulte ne prennent sens qu’en référence à celles de l’enfance» (14).
Le père fouettard, Image d’Épinal du XIXe siècle Ces propos trouvent écho chez les deux spécialistes de l’enfance en difficulté que sont Michel Manciaux et Marcelline Gabel, qui écrivent en 1997 dans «Enfances en danger»: «devant un adolescent dénoncé comme violent, la première démarche est de s’interroger sur l’éventualité qu’il soit lui-même victime de mauvais traitements» (15). Par ailleurs, plusieurs commissions d’étude sur les causes d’une violence urbaine dont l’augmentation paraît assez générale se sont instaurées en différents pays. En Australie, le «National Comitee of violence» dénotait en 1990 comme première cause de la «violence agie des jeunes» la violence subie dans leur famille (16). Le Comité de Los Angeles pour la prévention de la délinquance faisait aussi intervenir en tout premier lieu la violence familiale. Et l’Allemagne, après les conclusions de sa «Commission sur la violence», a pris la décision d’interdire l’usage des punitions corporelles, fortement responsabilisées (17). Alors qu’en France, un rapport remis en 2000 au Ministre de la Ville établit une liste de cent propositions pour une prévention de la violence. Chacune de ces propositions est intéressante, mais pas une seule ne prend en compte la violence subie en famille sous prétexte de discipline (18). Serions-nous si différents à la fois des Américains, des Australiens et des Allemands, ou bien incapables de surmonter nos tabous? Aux USA, Murray Straus met en évidence un risque accru de dépression et de tentative de suicide chez les enfants recevant encore des punitions corporelles à l’adolescence (19). En Suède, Edfeldt arrive à la même conclusion (20) En France, Marie Choquet et Xavier Pommereau viennent de publier une recherche faite sur 800 jeunes ayant fait au moins une tentative de suicide: 36,6% ont été victimes de violences physiques et 23% de violences sexuelles (21). Une grosse différence apparaît entre ces deux types de violence, bien que toutes deux soient aussi fortement porteuses de risques. La violence physique est non seulement déculpabilisée en France, mais le plus souvent revendiquée comme nécessaire au plan éducatif et pratiquée pour le bien de l’enfant. Un parent qui abuse sexuellement d’un enfant sait qu’il fait mal. Un parent qui frappe son enfant se persuade presque toujours qu’il fait bien. Abus d’alcool ou de drogues: Après que Murray Straus ait mis en évidence aux USA une plus grande assuétude à l’alcool et aux drogues chez les anciens enfants battus, Harriet Mac Millan, au Canada, tout récemment, vient de montrer sur un groupe de près de 5000 adultes, que ceux qui ont reçu des fessées de leurs parents sont deux fois plus nombreux à être alcooliques ou toxicomanes (22). Délinquance: On a accusé l’éducation post-soixante-huitarde qui gâtait trop les enfants, puis le divorce des parents, et maintenant le chômage d’être responsables de l’augmentation de la délinquance des jeunes. Or, Sakuta, au Japon, étudiant en 1994 des délinquants de 14 à 16 ans, découvre que 70% d’entre eux vivaient avec leurs deux parents et 90% dans des familles financièrement stables. Mais 30% étaient considérés comme «élevés sévèrement» et seulement 17,3% comme «gâtés» (23). Martine de Maximy, Juge au Tribunal des enfants de Paris, disait dans Le Monde en 1996: «quand on reprend l’histoire d’un enfant délinquant, on retrouve souvent des faits de violence vécus dans sa petite enfance». Maintes études, utilisant des méthodes différentes, ont permis de montrer que plus les punitions corporelles étaient incluses dans le mode éducatif des enfants et plus leur risque de délinquance augmentait. Le pourcentage de délits commis s’est avéré triplé chez les fils ayant reçu de fortes punitions corporelles de leur père (24). Modifications du Q.I. John Smith a montré, chez 715 enfants de 3 ans, que le Q.I. des filles s’était avéré très vulnérable à la sévérité de la mère. Il a noté une moyenne de 12 points de plus chez les petites filles qui avaient reçu peu de punitions corporelles et beaucoup de chaleur maternelle contrairement à celles qui avaient reçu une discipline très sévère et peu de chaleur maternelle (25). Entrée dans un gang: L’OMS note qu’entre d’autres facteurs qui encouragent les jeunes à entrer dans un gang, figurent les châtiments corporels sévères ou une victimisation à la maison (11 bis). Conduites sadomasochistes: Que dire de ces fessées à répétition, souvent données «cul nu», si ce n’est qu’elles sont administrées sur une région sexuellement excitable, donc capables d’induire de futures appétences sadomasochistes. J.J. Rousseau rapporte dans ses «Confessions» le trouble qu’avait engendré chez lui des fessées ainsi reçues à 8 ans de la main d’un femme de trente ans ce qui, dit-il, a conditionné son masochisme et sa difficile relation aux femmes. Le Web présente des témoignages de personnes accrochées aux pratiques sadomasochistes et qui les font remonter aux troubles engendrés par ces fessées «déculotté» reçues dans l’enfance. Des forums de discussion parentaux égrènent sur la toile les techniques à utiliser pour «corriger» des enfants qui peuvent avoir jusqu’à la majorité, indiquant les positions, la force et le nombre de coups… N’est-on pas dans le sadisme? Homicides en relation avec les punitions corporelles Claques ou fessées sont la plupart du temps administrées dans un contexte d’impulsivité et de colère déclenchés par le sentiment d’être humilié, frustré, agressé, rendu impuissant. Mais beaucoup d’homicides sont déclenchés par les mêmes sentiments. Or le suédois Edfeldt vient d’établir, dans 10 pays européens, un parallèle entre l’approbation de la fessée par les parents (et les enseignants) et le taux d’homicides et d’infanticides (2). On note aux USA trois fois plus d’homicides par 100000 habitants qu’au Canada et huit fois plus qu’en Europe. Mais nous avons vu que seulement deux états sur cinquante interdisaient les punitions corporelles à l’école en 1976. Si vingt-cinq nouveaux États ont peu à peu suivi la même voie, vingt-trois résistent encore. Or on note des taux de violences et d’homicides plus forts dans les états qui autorisent les châtiments corporels à l’école… qui sont d’ailleurs les mêmes que ceux qui possèdent le plus grand nombre d’armes individuelles! Au Canada, Richard Tremblay vient de montrer que «6% des enfants d’une cohorte de naissance produisent 50 à 70% de tous les crimes commis par cette cohorte. Or ceux qui produisent ces crimes ont des comportements qui permettraient de les identifier dès la maternelle» et il poursuit «le processus est déjà engagé… par la trajectoire de développement des parents, longtemps avant le développement du fœtus… Les fœtus et les nourrissons sont entièrement dépendants des conditions dans lesquelles se trouvent leurs parents lors de leur conception» (26). La relation entre violence dans l’éducation et recours à l’homicide est par ailleurs démontrée, à une beaucoup plus grande échelle, quand on examine la biographie des despotes dont la paranoïa meurtrière a endeuillé le XXe siècle: Hitler, Staline et bien d’autres. Les ouvrages d’Alice Miller décrivent les violences dont ils avaient été eux-mêmes victimes dans leur enfance de la part de leurs parents ou éducateurs. Ils montrent aussi comment la violence faisait partie intégrante et quasiment exclusive du système éducatif familial prôné dans certaines dictatures (27). Les écrits du Dr Schreber enseignaient en Allemagne, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle comment, par des punitions corporelles données «même à l’âge le plus tendre», devenir «maître de l’enfant pour toujours» (28). L’écrivain Thomas Bernhardt raconte à quel point, en Autriche, ce type d’éducation était encore mis en pratique entre les deux guerres et combien il en avait souffert (29). Homère «Les dieux fortunés n’aiment pas la violence». Eschyle «La violence a coutume d’engendrer la violence». Érasme «Dénonce la pratique des châtiments corporels à l’école ou dans la famille». La Fontaine «Plus fait douceur que violence» et «Tout père frappe à côté». Pascal «Le propre de la puissance est de protéger». Buffon «La violence fait les tyrans, la douce autorité les rois». À l’opposé, l’ethnologue Ashley Montagu notait, il y a déjà cinquante ans, que les sociétés relativement non-violentes, bien qu’elles diffèrent entre elles énormément, avait en commun l’éducation non-violente de leurs enfants, sans châtiments corporels. Il concluait ainsi ses travaux: «fesser un bébé est semer la graine de la guerre» (30). Et Prescott, rapportant les résultats de recherches anthropologiques, a montré que sur 49 sociétés archaïques étudiées, dans les 22 sociétés où les parents témoignaient leur affection en soignant attentivement le corps de leurs enfants (contacts fréquents, caresses…), il y avait peu de vols, de mauvais traitements à enfants, de tortures d’ennemis ou de meurtres. Inversement, dans 14 sociétés où les enfants souffraient, manquaient de confort et étaient négligés, on notait un taux élevé de criminalité et de violence (31). Et cependant, si les troubles du comportement engendrés par les punitions corporelles sont indiscutables, beaucoup de gens disent «j’ai été battu et je ne m’en porte pas plus mal». Parce que lorsqu’arrivent dépression, alcoolisme, toxicomanie, délinquance, accidents… Aucun ne fait le rapprochement avec son passé. Mais fort heureusement, on peut aussi devenir une très bonne personne en ayant reçu des fessées. Alice Miller a bien montré comment le fait de rencontrer un «témoin compatissant» permettait à l’enfant battu de surmonter sa souffrance et de ne pas reproduire le modèle reçu: il devient ainsi une bonne personne «malgré» les fessées et non à cause des fessées. Prises de positions contre les punitions corporelles Un Congrès de pédiatres américains ayant travaillé sur les effets des punitions corporelles et réunis en 1996 faisait l’unanimité pour affirmer que plus durement, fréquemment et longuement ces punitions sont utilisées et plus l’enfant développera des conduites agressives et antisociales comme adolescent ou adulte (2). L’Académie américaine de Pédiatrie affirme ensuite en 1998 que les punitions corporelles sont d’efficacité limitée et sont potentiellement nuisibles. Elle recommande d’aider les parents à développer d’autres méthodes éducatives que la fessée. Puis, réunie à nouveau en 2000, elle demande cette fois l’interdiction totale des punitions corporelles dans toutes les écoles américaines (32). La société canadienne de Pédiatrie parlant au nom de 2000 pédiatres canadiens, déconseille le recours aux punitions corporelles et insiste sur le fait que «les châtiments corporels aux nourrissons et aux adolescents sont tout particulièrement néfastes» (33). L’Église anglicane d’Australie met en garde contre la validité du proverbe biblique «spare the rod and spoil the child» (épargner le bâton c’est pourrir l’enfant), compte tenu des effets négatifs des punitions corporelles sur la violence et la délinquance des jeunes (34). Pourquoi claques et fessées sont-elles nocives Petits rappels sur le développement du bébé Le petit humain naît dans un état de grande prématurité. Le cerveau du nourrisson, à sa naissance, est en cours de formation. Les cellules qui vont le constituer se maturent progressivement depuis le dernier trimestre de la grossesse jusqu’au 24e mois après sa naissance. Les neurones ne seront au complet et opérationnels que vers 2 ans. Le périmètre cérébral passe de 35 cm à la naissance à 50 cm à 2 ans pour 55 cm à l’âge adulte. Et le cerveau lui-même pèse 350 gr. à la naissance contre 1150 gr. à 2 ans et 1450 gr. à l’âge adulte. Mais ce n’est pas le nombre de cellules neuronales qui fait l’intelligence. Celle-ci ne se développe qu’au fur et à mesure que des connexions (synapses) s’établissent entre les cellules du cerveau. Et ces connexions se développent d’autant mieux que le bébé est inclus dans un environnement qu’il va pouvoir faire sien, assimiler, intégrer, maîtriser et sur lequel il va pouvoir agir. Dans les premiers mois de la vie, seules les formations de la vie végétative et émotionnelle arrivent à maturité pour téter, avaler, écouter puis voir…, mais aussi souffrir, avoir du plaisir, communiquer, échanger des sourires, des gazouillis, des regards. L’interaction entre le bébé et son entourage est intense, mais passe par le «senti» et non le «réfléchi». Car les liaisons entre elles des cellules corticales, c’est-à-dire du fonctionnement intellectuel, sont les plus longues à obtenir maturation. Vers 2 ans, les lobes préfrontaux impliqués dans les processus de stratégies, d’hypothèses, de correction d’erreurs, sont encore peu développés. Un système prélogique se met lentement en place qui n’aboutira que vers 7 ans à des aptitudes logiques conséquentes. Auparavant, l’enfant perçoit beaucoup de choses, mais n’apprend que lentement à établir un rapport entre elles. Les capacités intellectuelles du bébé ne lui permettent absolument pas de développer des stratégies face aux réprimandes de ses parents. Comment peut-on dire d’un bébé, aussi peu armé intellectuellement, qu’il fait des caprices, qu’il nous mène par le bout du nez ou qu’il cherche à nous faire tourner en bourrique ! Le pauvre petit bout de chou n’en a absolument pas les moyens ! Les émotions, par contre, sont ressenties et exprimées fortement et tout de suite puisqu’elles ne peuvent pas être médiatisées par l’intelligence. Il faut se méfier de prendre pour argent comptant des phrases qu’utilisent certains éducateurs qui prônent avec raison une éducation active du bébé et disent que «mon bébé comprend tout». C’est évidemment une image faite pour faire réfléchir et non pas une réalité. Surtout lorsqu’il s’agit de claques données à un âge où justement les bébés ne peuvent pas faire la relation entre ce qui vient de se passer (qui comporte souvent plusieurs séquences) et la claque. Louis, bébé de 4 mois, saisi le joli pendentif de sa Marraine et tire dessus. Inquiète, elle essaie de lui faire lâcher prise, puis, comme il n’obtempère pas, elle lui administre une petite tape sur la main qui tient le bijou. Il braille, mais ne lâche toujours pas! «Quel petit chenapan» s’écrie-t-elle. Elle n’aurait pas dû le laisser approcher de ce bijou car s’il le garde vigoureusement dans sa main, ce n’est pas par caprice mais parce qu’il ne maîtrise pas encore bien le relâchement volontaire qui demande déjà une certaine maturité neurologique. Et la tape augmente encore la crispation! Pendant longtemps, ce bébé ne vit que dans le présent. Il acquiert peu à peu énormément de connaissances, mais par une suite d’essais et d’erreurs qu’il fait un peu au hasard et qui s’intègrent inconsciemment dans sa mémoire. Si les expériences sont trop vite et surtout trop tôt tuées dans l’œuf par des réprimandes et surtout par les si fameuses «petites tapes», il cessera de les faire, incapable à cette époque d’effectuer un choix pour ne répéter que celles qui vous satisfont.
Par contre, s’il se sent encouragé, ce bébé va faire des progrès rapides, mais à son rythme propre que vous découvrirez par votre écoute attentive. Vers 9 ou 10 mois, il va commencer à se déplacer partout à quatre pattes. Les découvertes qu’il entame sont indispensables. Piaget affirme que le développement mental du nouveau-né jusqu’à 18 mois dépend de son pouvoir de se mobiliser normalement, contrairement aux habitudes pas si anciennes qui faisaient emmailloter les bébés comme des saucissons, leur interdisant tout geste autonome. Mais c’est souvent devant le développement de cette autonomie du bébé que les grosses difficultés commencent. Elles se majoreront quand il marchera parce que ses explorations lui font courir des risques dont les parents ont bien conscience. Deux options urgentes sont alors à prendre: - supprimer tous les risques qui peuvent l’être (objets dangereux, fragiles…) et mettre à la place des objets colorés inoffensifs (gant de toilette de couleur vive, bouteille de plastic vide, pantoufle…) - protéger l’enfant par la présence d’un adulte ou des clôtures quand le risque ne peut pas être évacué. Là encore, taper n’empêche pas la reprise de l’exploration, donc du danger, mais à la longue peut supprimer toute envie d’exploration. Autre problème souvent mal vécu par les parents: la fameuse période d’opposition qui, suivant les enfants, se situe entre 18 mois et 3 ans. Cette étape du développement est extrêmement importante et il faut un minimum de diplomatie et beaucoup de patience pour la franchir de bonne façon pour tout le monde. Car il est indispensable que l’enfant ne se sente plus comme indissociable de la personne de référence, le plus souvent la mère. Il a besoin de conquérir de l’autonomie, de se différencier d’elle, donc de n’avoir pas toujours le même désir et même de s’opposer à ce désir. Donc de savoir dire «non»! Que cette opposition qui se répète soit souvent agaçante, c’est certain, mais cela le sera d’autant moins que l’on aura compris l’importance qu’elle a pour la construction de l’enfant, pour son accès à l’autonomie. Quant on sait par ailleurs que l’enfant de cet âge vit dans l’instant, il est facile quand il s’oppose de simplement confirmer verbalement notre désir de parent (je comprends bien que tu n’as pas envie mais il le faut) et de parler vite d’autre chose sans déclencher un conflit de prestige ou d’autorité là où il n’y a que problème de maturation psychique en cours. Quant à 9 ou 10 mois, Léa est toute joyeuse de taper dans son assiette pleine de purée avec sa main, il suffit de retirer l’assiette en disant clairement «non» et de ne pas la représenter aussitôt. Sinon, comme elle n’a pas compris ce qui se passe, elle va recommencer son expérience en vous regardant fixement, ce qui va vous faire penser qu’elle vous nargue et faire tomber la «petite tape» à laquelle elle ne comprendra rien, si ce n’est qu’elle ne peut plus avoir confiance en votre amour et sans qu’elle sache pourquoi. (Au delà de ces quelques exemples, voir un choix de livres). Comment agissent les claques et fessées? Elles détériorent la relation de l’enfant avec son parent surtout si les tapes sont précoces, car nous venons de voir que l’enfant ne peut pas comprendre ce genre de relation avant 2 ans1/2 ou 3 ans. La confiance si nécessaire dans le bon rapport éducatif disparaît, rendant plus difficile pour le parent tout exercice futur de l’autorité, qui risque de ne pouvoir s’établir que dans l’escalade de la violence. Les fessées prennent la place des autres modes de relation qui fonctionnent sur le plaisir de faire plaisir, la joie de comprendre, de grandir, d’échanger et d’acquérir l’estime de l’autre. Elles cassent l’image que l’enfant à de lui-même. L’enfant pense que si on le frappe c’est qu’il est mauvais, qu’il ne vaut rien, ce qui rendra difficile sa relation future aux autres, favorisant ainsi des tendances à la dépression, ou bien une surcompensation avec des attitudes mégalomaniaques. À l’âge adulte, le rapport avec les personnes ayant autorité sera très difficile, soit de soumission excessive, soit de révolte, de rébellion permanente et de refus systématique de toute autorité. Elles détruisent la sensibilité et les aptitudes à la compassion envers les autres et envers soi-même. Les enfants battus font souvent mal aux animaux ou à leurs proches sans en éprouver de gène ni de remords, parce qu’ils ont dû trop fréquemment bloquer leurs propres émotions lorsqu’eux-mêmes étaient en état de souffrance. Elles donnent l’exemple de la violence qui prend la place de la parole. L’enfant reproduira ce modèle chaque fois qu’il se trouvera en situation de conflit avec des plus faibles que lui, comme lui par rapport à ses parents. Il frappera ses jeunes copains, les filles et plus tard sa femme. Le parent qui bat est d’ailleurs celui qui ne sait pas imposer de limite à sa colère, à sa violence. C’est ce modèle qu’il a probablement reçu et qu’il transmet à son tour. Certaines familles utilisent avec bonheur le «coussin de colère» sur lequel on va taper lorsqu’on sent une grosse colère monter, que l’on soit enfant ou parent. Une fois la violence physique déversée, un dialogue peut plus facilement s’instaurer. Elles interdisent l’expression des sentiments que l’enfant ressentait lorsqu’il a manifesté un comportement qui paraît inacceptable (colère, jalousie, désir de vengeance…). Ces sentiments, figés par les coups, seront alors refoulés, mais ressortirons forcément un jour ou l’autre sous une forme explosive. Plus l’enfant aura été frappé, donc humilié, et plus il cherchera à frapper et humilier les autres, en oubliant complètement pourquoi il a en lui ce besoin qu’il ne reconnaîtra pas comme tel, mais qui le poussera à s’intégrer dans des mouvements où la violence et la haine peuvent s’exprimer. L’adolescent se trouvera ainsi entraîné à adhérer à des organisations dont le but inavoué est de pouvoir se libérer un jour sur des boucs émissaires de cette violence anciennement subie: combats de quartier ou de boxe, mais aussi intégration de groupements extrémistes et violents, dont l’objectif est d’agresser des groupes sociaux ou ethniques, boucs émissaires sur lesquels la haine accumulée pourra être projetée dans l’impunité. Gunter Grass, prix Nobel, raconte comment, petit gamin porté sur les épaules de son père lors d’un meeting où Liebknecht tenait un discours violemment antimilitariste, il eut très peur, ce qui déclencha une envie urgente d’uriner… Mais son père n’entendit pas ses demandes répétées… et se retrouva inondé! Il flanqua alors à l’enfant une «raclée magistrale qu’il a sentie longtemps». Gunter écrira plus tard «c’est à cause de cela, uniquement, que lorsque la guerre a éclaté, j’ai couru au bureau de recrutement pour m’engager» (35). Elles peuvent générer un «syndrome de Stockholm» c’est à dire une identification à l’agresseur. Car plus un enfant est battu «pour son bien et parce qu’on l’aime» et plus il devient asservi à ses bourreaux qu’il idéalise et dont il a par la suite beaucoup de mal à se séparer. Bowlby a bien montré qu’avant 3 ans, plus l’enfant est puni, et plus il s’attache (36). Mais ce faisant, il perd contact avec la réalité, vit dans ses fantasmes de violence qui, un jour ou l’autre, l’amèneront à son tour à des actes violents, puisque lorsqu’on aime, on frappe. Mais resté très fortement attaché à ses parents, il sera incapable de faire le lien entre la violence de leur éducation et la violence qu’il véhicule lui-même comme adulte, la revendiquant alors comme nécessaire pour toutes sortes de mauvaises raisons. Un travail de l’OMS de 2001 montre que les jeunes des États Unis sont beaucoup plus d’accord que les jeunes Européens sur les assertions suivantes «La guerre est nécessaire» — «On a le droit de tuer pour défendre ses biens» — «Les punitions corporelles sont nécessaires aux enfants» (37). Elles bloquent les apprentissages qui se font par des successions d’essais – erreurs – corrections. Si la correction des erreurs ne se fait pas par un réajustement en rapport avec l’erreur, mais par des «corrections physiques» qui n’ont rien à voir et qui provoquent stress et angoisse, l’auteur des erreurs abandonnera peu à peu tout essai et sera inhibé devant les apprentissages. La scolarité, entre autre, risque d’en pâtir lourdement. Elles favorisent les accidents parce qu’elles bloquent les mécanismes naturels de défense contre les agressions que sont la fuite ou la protection de soi, interdites devant les coups parentaux. L’enfant battu assez fréquemment, habitué à bloquer ses réactions automatiques de protection devant un danger, sera conditionné de cette façon et restera sidéré devant toute situation inquiétante, comme il l’était devant les claques ou fessées, au lieu de réagir rapidement pour sa protection. Elles génèrent des maladies psychosomatiques parce que, lorsqu’un individu a peur, il secrète des hormones dites «hormones du stress». Elles ont pour rôle de mettre en route immédiatement les métabolismes qui vont permettre une activité musculaire intense pour fuir ou combattre. Ces hormones du stress, si elles ne sont pas utilisées au niveau musculaire de la défense ou de la fuite, vont s’accumuler et se déverser sur d’autres organes que les muscles: cœur, vaisseaux, tube digestif, peau,etc., que ces afflux brutaux d’hormones vont peu à peu léser. Nous sentons bien, quand nous sommes stressés, c’est-à-dire que nous avons peur de quelque chose que nous ne pouvons pas maîtriser, que notre cœur bat plus vite, que notre ventre gargouille, que notre peau transpire, que notre organisme entre en révolution. Le bébé qui reçoit une «petite tape» sur la main (ce qui, pour lui, est déjà une agression notable puisque donnée sur la partie la plus riche en nerfs sensitifs de l’individu), ou l’enfant plus grand qui prend une fessée, vit chaque fois cette mise en émoi de tout son corps: ce n’est pas seulement la main ou la fesse qui souffre, c’est tout l’organisme. Une souris placée dans une cage reçoit une petite décharge électrique. Elle fait une poussée de tension. Si on répète souvent ce stress, l’hypertension va devenir permanente, même si l’on n’envoie plus de décharge électrique. Mais si, lorsque la souris reçoit la décharge, elle peut se sauver dans une autre cage, elle ne fait pas d’hypertension. Ou si, lorsque la souris reçoit la décharge, elle n’est pas seule et peut donner une bonne peignée à sa copine (la croyant sans doute responsable), elle ne fait pas d’hypertension. Elle ne fait donc d’hypertension que si elle ne peut ni fuir ni se défendre, comme l’enfant qui est battu par une personne ayant autorité! Rien ne mérite claques ou fessées Un chercheur a fait établir par un grand nombre de parents américains la liste des faits qu’ils punissaient de coups. Il a eu la surprise de découvrir que les faits reprochés aux enfants diffèrent d’une famille à l’autre, mais aussi d’un parent à l’autre (38). Chacun de nous a d’ailleurs pu observer que l’on tolère certains jours des faits qui nous paraissent insupportables dans d’autres circonstances ou devant d’autres personnes. Il est très amusant d’écrire sur une feuille de papier la liste des comportements de notre enfant qui nous ont irrité suffisamment pour que l’envie nous soit venue de le corriger. Et puis de faire le même petit travail par rapport à d’autres membres de notre entourage, le conjoint, la belle-mère, le copain, la voisine… On découvre alors avec stupéfaction que ce sont souvent les mêmes problèmes qui se manifestent, mais qui sont résolus différemment suivant qu’ils sont posés par l’enfant ou par l’adulte. Pourquoi les parents battent-ils? Bruno est tout excité par la victoire qu’il vient de remporter à son club sportif. Il fait des mouvements un peu brusques à table et renverse le verre de vin rouge de son père… qui lui retourne illico une bonne baffe «ça fait un moment que j’attendais ça, ça devait arriver à force de t’agiter comme ça!». Quelques jours après, le bon copain du père est invité à dîner. Il détaille avec véhémence les performances de sa nouvelle voiture et, dans un geste trop large, il fait tomber le verre de vin rouge du papa…» «ce n’est rien,» dit celui-ci, «Bruno, va chercher l’éponge». Bruno explose… Il prend alors une bonne baffe, parce que Bruno ne fait que des bêtises alors que le copain n’a fait qu’une maladresse. Beaucoup de parents ne sont pas instruits des possibilités de leur enfant en fonction de son âge. Ils auront alors des exigences que l’enfant sera incapable de satisfaire. Un chercheur interrogeant des pères découvrait que certains d’entre eux donnaient des punitions corporelles dès l’âge de 3 mois pour améliorer des comportements qui manifestement ne peuvent absolument pas l’être à cet âge (39). Des recherches ont précisé par ailleurs que les parents les plus déprimés, fatigués, stressés étaient les plus grands distributeurs de fessées (2). L’enfant est donc beaucoup plus souvent puni en fonction des difficultés que vivent ses parents qu’en fonction de ce qu’il fait ou ne fait pas. Beaucoup de parents évoquent l’état d’urgence pour justifier la fessée: «il allait traverser la rue, elle allait mettre le doigt dans la prise de courant…». Y a-t-il action plus rapide et plus efficace dans ce contexte que d’attraper l’enfant à bras le corps pour l’éloigner du danger? Ce n’est qu’ensuite que la fessée tombe, qui n’a plus aucun effet protecteur, qui n’a pas d’effet d’apprentissage comme nous l’avons déjà vu, mais qui soulage le parent de sa grande peur… et de son sentiment de culpabilité de n’avoir pas surveillé l’enfant d’assez près. Alors qu’une explication précise du danger, en demandant à l’enfant de répéter plusieurs fois des mots simples «rue, auto, boum» ont beaucoup plus de chance d’être efficaces. Quant aux parents qui se plaignent que leur enfant cherche la fessée, ils sont nombreux, mais ne se retrouvent que parmi ceux qui utilisent habituellement la fessée. On peut penser qu’un enfant qui a un problème qu’il cerne mal, qui le met en état de doute sur son comportement, pense qu’il peut être taper. Dès que cette idée lui a traversé l’esprit, il entre dans un état d’angoisse. La meilleure façon qu’il trouve alors pour faire cesser cette angoisse, c’est de faire tomber la tape, parce qu’ensuite le calme revient pour tout le monde. Mais si une demande d’explication était advenue, sur le mode que nous allons voir plus loin de l’écoute active, la situation aurait pu évoluer différemment.
Beaucoup des conflits qui éclatent entre parents et enfants sont dus à des conflits de désirs ou de tempérament (il a très envie de continuer à jouer avec son nouveau jeu alors que vous voulez qu’il se prépare pour aller chez le grand père, il fait très lentement ce que vous voudriez qu’il fasse vite parce que vous êtes pressé…). Et c’est là toute la difficulté de la vie en famille et en société: nous avons à chaque instant des désirs qui ne coïncident que rarement avec le désir de la personne avec laquelle nous sommes, et même si nos désirs se ressemblent, nos tempéraments qui diffèrent vont nous entraîner à des modes de satisfaction différents. Il est indispensable d’apprendre soi-même, pour l’apprendre à l’enfant, comment faire évoluer sans violence physique ou psychologique les conflits qui font notre quotidien normal. Mais les oppositions entre adultes et enfants ont ceci de particulier que l’enfant est sous la dépendance de l’adulte et certains pensent que de ce fait, c’est forcément lui qui doit se soumettre au désir de l’adulte. Il s’agit de «faire obéir» l’enfant. Or les travaux effectués sur ce critère d’obéissance montrent que s’il s’agit d’obéissance immédiate, la fessée est efficace. Mais nous avons vu qu’elle n’a pas d’efficacité à long terme et qui plus est, que les enfants élevés avec des fessées sont plus agressifs et ont un taux de moralisation et de bonne santé mentale moindre que les enfants élevés sans fessée. Le petit bénéfice immédiat n’est vraiment pas intéressant. Nous allons voir plus loin comment on peut se sortir autrement d’une situation conflictuelle. Les cultures auxquelles appartiennent les parents vont aussi jouer un rôle dans la détermination de leurs exigences. Pour certaines familles, le manque de respect est la cause principale des bonnes gifles. Mais un enfant que l’on bat est-il un enfant que l’on respecte? Comment peut-il montrer un respect qu’on ne lui a pas donné en exemple? Devant une insolence, il est évident qu’il faut commencer par dire fermement: «je ne peux pas accepter cette façon de me parler», mais on peut ajouter: «excuse-toi d’abord, mais si tu as quelque chose de difficile à dire qui te fait dépasser les bornes, parlons-en, je t’écoute». Mais il ne pourra parler «vrai» que s’il ne risque pas de prendre une bonne paire de gifles! On entend aussi très souvent dire «de mon temps on donnait de bonnes fessées et on ne s’en portait pas plus mal». Ces parents savent-ils comment ils se seraient portés s’ils n’avaient pas été battus? On sait bien maintenant que les parents qui utilisent le plus abondamment la fessée se défoulent en fait, bien qu’inconsciemment, de la colère qu’ils ont dû longtemps refouler sous les coups qu’ils ont eux-mêmes reçus lorsqu’ils étaient enfants. Portons un autre regard sur l’enfant. Aucun enfant ne naît méchant, agressif, diabolique, chargé d’un péché originel ou pervers polymorphe. Et ceux qui revendiquent l’usage de la fessée oublient de dire qu’avant, on lavait le linge au lavoir, on allait chercher l’eau au puits, on roulait en voiture à cheval, on n’avait ni congés payés ni sécurité sociale… Et la médecine se résumait au clystère et à la saignée. Veulent-ils vraiment, ces parents là, revenir à des temps plus anciens? Pourquoi leurs enfants ne bénéficieraient-ils pas des progrès des connaissances comme eux-mêmes sont heureux d’en profiter? Comme le lavoir municipal, La fessée, c’est dépassé! Et puis, s’ils veulent bien tenter d’approfondir leur réflexion, ces parents-là pensent-ils au fond d’eux-mêmes qu’ils «méritaient» vraiment les fessées qu’ils ont reçues? La plupart du temps, les personnes qui disent avoir été battues parce qu’elles le méritaient ne se rappellent plus pourquoi elles le méritaient, mais se souviennent qu’on leur disait qu’elles étaient «méchantes», «infernales», «intenables»… et elles en sont restées persuadées. Elles étaient sans doute tout simplement des enfants avec des comportements d’enfants, mais rendus plus agressifs et plus instables par une éducation ou la fessée avait trop souvent remplacé l’écoute. Les parents qui battent sont-ils satisfaits? Les parents qui utilisent la fessée n’en sont pas forcément satisfaits. Dans un grand groupe de parents interviewés, 85% de ceux qui utilisaient la fessée étaient prêts à l’abandonner si on leur apprenait de meilleures alternatives (2). Ils reconnaissaient que les fessées n’avaient d’efficacité qu’à très court terme et ne modifiaient pas le comportement de l’enfant à plus long terme. L’enquête réalisée en France par la SOFRES en 1999 pour «Éduquer sans frapper» montrait que près de la moitié des parents qui utilisaient la fessée pensaient que les châtiments corporels avaient des conséquences négatives «sur le développement de la force de caractère, sur le sens des responsabilités, sur le travail scolaire, et sur l’aptitude à entrer dans la société». Que reste-t-il de vraiment important sur quoi les fessées seraient censées agir? Beaucoup de parents ont d’ailleurs au fond d’eux-mêmes le sentiment que fesser n’est pas satisfaisant. Les connaissances acquises récemment vont conforter leur sentiment, les aider à évoluer et leur permettre de trouver de meilleures solutions à leurs problèmes éducatifs. Comment éduque-t-on les animaux? Que dire de l’éducation de ces bêtes que nous voyons exécuter sur les pistes de cirque ou dans divers compétitions de véritables prodiges d’adresse? Comment a-t-on pu les éduquer à de telles performances? Sont-elles battues? Surtout pas. Le vieux système gratification - punition est complètement abandonné. Les maîtres du cirque, tels Bartabas ou Gruss, sont unanimes: «il ne s’agit pas de dressage mais d’éducation par la confiance et l’amour». Alexis Gruss dit avoir supprimé les éperons. Le cheval n’a plus à «obéir» mais fait corps avec son cavalier; il sent les légères modifications de position de la jambe et y répond automatiquement. «C’est plus long, mais plus efficace, dit Gruss. Il faut une grande solidarité entre les femmes, les hommes et les animaux»… «c’est par l’éducation qu’on modifie le comportement». Le vétérinaire spécialiste du comportement animal Thierry Le Portier s’exprime ainsi: «si on ne peut faire changer le maître, on ne peut faire changer le chien». Le père et entraîneur d’Alexandra Francard, championne d’équitation, dit à la Télé: «un cheval, pour avoir des résultats, il doit être heureux», «le leit motiv de la relation doit être respect et sensibilité». Émission Télé «Envoyé spécial du 14.12.00»: Des chevaux sauvages «Mustang» envahissent les plaines du Colorado. On les capture depuis quelques temps et on les confie au dressage à des prisonniers encadrés qui purgent de longues peines après condamnation pour meurtre. Les prisonniers peuvent ainsi se réhabiliter par l’exécution d’un travail très difficile qui les passionne peu à peu. Ils disent qu’ils comprennent, par la relation qu’ils établissent avec les chevaux, que la violence ne marche pas, mais au contraire l’écoute, la patience, la régularité… et l’amour. Nos enfants ne mériteraient-ils pas d’être traités aussi bien que les animaux? Que disent les pédagogues? Les livres consacrés à l’éducation familiale des enfants sont extrêmement nombreux, mais ce qui est certain, c’est qu’aucun d’eux ne vante les mérites de la punition corporelle. Seuls quelques très rares individus isolés, n’apportant aucune preuve à l’appui de leur conviction, disent qu’ils restent personnellement fidèles à la fessée. Quelques autres se contentent de dire aux parents débordés par des comportements dérangeants qu’ils sont pardonnables de fesser parfois. Mais tous les pédagogues reconnus ont pris position de façon ferme sur le sujet: Françoise Dolto: «On n’est pas là pour le corps à corps quand on éduque un enfant». Pr Rufo: «Toutes les punitions corporelles sont à bannir, la gifle ou la fessée doivent être considérées comme une atteinte au corps de l’enfant, comme une humiliation. En le battant, vous le dépossédez de son corps et en disposez avec brutalité. Vous appliquez la loi du plus fort, la pire des injustices». Laurence Pernoud: «À l’époque où la violence est de plus en plus présente, il n’est plus possible de se comporter de façon violente envers les enfants». Edwige Antier: «Respectez votre enfant en faisant appel à la confiance et non à la violence». Guide marabout des Mamans débutantes: «Il est aussi dangereux qu’inutile de frapper les bébés». Larousse des Parents: «La punition corporelle est à proscrire» Le problème est donc, plus encore que de convaincre les parents que la fessée est nocive, ce qui devrait être facile, de leur apprendre à se situer autrement par rapport à leurs enfants, afin qu’ils puissent trouver, ou qu’on les aide à trouver, les réponses éducatives aux multiples problèmes que leur posent ces enfants au quotidien. Mais beaucoup de parents ont déjà été capables, dès lors qu’ils ont pu changer le regard qu’ils portaient sur leurs enfants, de modifier leur style de communication avec eux et de trouver un rapport qui exclue toute attitude violente ou humiliante. Références des renvois numérotés 1. Ariès P., Histoire de la vie familiale sous l’Ancien Régime, Paris, Seuil, 1973. 2. 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