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Quelques points d’histoire sur les punitions corporelles À chaque période historique, on est surpris de constater un certain parallélisme entre l’importance des punitions corporelles utilisées dans les familles, et celles employées dans les écoles ou infligées par les tribunaux. Bien que très peu de textes fassent état de la façon dont se réglaient réellement les conflits entre parents et enfants à l’intérieur des familles, des remarques concernant les punitions corporelles apparaissent néanmoins chez quelques auteurs qui ont eu le mérite de briser un tabou assez général. Pour ce qui est des périodes antiques de l’Occident, la Bible reste la plus explicite quand aux directives données aux parents sur la façon d’élever les enfants. Ensuite, les textes relatant l’éducation des enfants sont beaucoup plus fréquents, mais concernent bien plus la vie scolaire que la vie familiale. (45 à 56) Dans l’Antiquité La Bible L’Ancien Testament, ce long recueil façonné par de nombreux auteurs inspirés, tout au long du millénaire qui précéda l’ère chrétienne, nous parle avec beaucoup de détails de la culture ancienne du Moyen Orient. Écrit en 3 langues (hébreux, araméen et grec), il draine des empreintes des cultures égyptienne, sémite, orientale, hellénique puisque ses écrits s’échelonnèrent sur la succession des Empires égyptien, byzantin, hellénique, romain. Il nous donne beaucoup d’indications sur ce millénaire, et en particulier sur la façon dont on conseillait alors de traiter les enfants. En voici quelques exemples: Le «Deutéronome», texte le plus ancien puisqu’on le considère comme une sorte de testament spirituel de Moïse, va jusqu’à exiger que: «lorsqu’un homme a un fils rebelle et révolté, qui n’écoute ni son père ni sa mère s’ils lui font la leçon, alors son père et sa mère s’empareront de lui et l’amèneront aux anciens de la ville, à la porte de sa localité… et tous les hommes de sa ville le lapideront et il mourra «Alors que dans les Proverbes il est dit «ne t’emporte pas jusqu’à le faire mourir» – et que dans le Lévitique «si un homme frappe à mort un être humain, quel qu’il soit, il sera mis à mort». Dans les «Proverbes» on peut aussi trouver «qui épargne le bâton n’aime pas son fils, mais qui l’aime se hâte de le châtier» mais on note un peu plus loin «un reproche fait plus d’effet à un homme intelligent que cent coups à un sot! Enfin dans l’«Ecclésiaste», le plus récent, écrit vers 180 Av. J.C.,: «celui qui aime son fils lui donne souvent le fouet afin de pouvoir trouver sa joie en lui» – «meurtris ses reins tant qu’il est enfant, sinon, devenu rétif, il ne t’obéira plus». On voit donc se succéder des injonctions un peu contradictoires mais toujours assez violentes, tout à fait superposables à ce qui se pratiquait alors dans les peuples concernés. Le Nouveau Testament, par contre, amorce un net virage, Jésus y apparaissant comme un révolutionnaire non-violent. Il semble porter un regard attendri sur les enfants: «laissez venir à moi les petits enfants» et «si vous ne retournez à l’état des enfants, vous ne pourrez entrer dans le Royaume des Cieux». Saint Paul va même jusqu’à demander la réciprocité des devoirs dans la relation parents – enfants: «Enfants, obéissez en tout à vos parents, voilà ce que le Seigneur attend de vous. Parents, n’exaspérez pas vos enfants de peur qu’ils ne se découragent». C’est au IVe siècle seulement que Saint Augustin va imposer dans le Christianisme la croyance au «péché originel» qui a largement servi, associé aux règles de l’Ancien Testament, à justifier les châtiments corporels. Le père de famille de ces époques reculées n’apparaît pas comme éducateur mais plutôt uniquement préoccupé de soumettre totalement ses enfants, comme sa femme et ses serviteurs par ailleurs, à sa volonté. Le Nouveau Testament se positionnant alors de façon très différente de l’Ancien. Ces prescriptions correspondent à des périodes historiques où les mœurs et les connaissances en matière de médecine, de psychologie et de pédagogie étaient quasiment insignifiantes. Il ne paraît donc guère possible actuellement de se référer strictement à la Bible, ce qui reste fréquent, pour y découvrir comment élever les futurs adultes du troisième millénaire. Sous l’Empire Grec Succédant à la loi du talion (œil pour œil, dent pour dent), les peines s’organisèrent peu à peu mais dans une très grande diversité. Voleurs, adultérins, calomniateurs… Subissaient les amendes, la confiscation de biens, le bannissement, ou la vente comme esclave pour les faits les moins graves. Les délits les plus sérieux entraînaient la mort, donnée par lapidation que les Grecs pouvaient aussi utiliser envers les tyrans. S’y ajoutaient la pendaison, le pilori ou la jetée dans la fosse. Quant à l’enfant, il pouvait être «maudit» pour ses fautes, il était alors abandonné, exclu et dépossédé de tout, la seule façon pour sa famille de se régénérer… Mais le tuer aurait constitué un sacrilège. Il pouvait aussi se régénérer lui-même par un sacrifice, tel Œdipe se crevant les yeux… Ce mythe d’Œdipe est devenu au XXe siècle le symbole d’une culpabilité enfantine immanente alors que l’histoire en est fort différente. Un oracle annonce à Laïos, roi de Thèbes, qu’il sera puni d’une faute qu’il a commise: son fils le tuera et il couchera avec sa mère. Or il vient juste d’avoir un fils, Œdipe. Il le fait aussitôt abandonner dans la montagne, seul, afin qu’il y meure et que la prévision ne se réalise pas. Mais le bébé est recueilli et élevé par le roi de Corinthe, sans que personne ne sache de qui il était le fils. Adulte, se querellant un jour avec un voyageur, il le tue, sans savoir que c’était son père le roi Laïos. Arrivé à Thèbes, comme il sait répondre aux énigmes du Sphinx, on le proclame roi et il épouse la veuve de l’ancien roi Laïos, donc sa mère Jocaste… Apprenant son tragique destin, il doit se «régénérer» en se crevant les yeux. Alors qu’il n’est responsable d’aucun de ces événements. Mais on en a tout de même fait curieusement le symbole d’une culpabilité enfantine immanente, alors qu’il fut en fait obligé d’expier de façon tout à fait injuste les fautes de ses parents en devenant aveugle. Sous l’Empire romain les peines atteignent des sommets de cruauté depuis Romulus et persisteront ainsi pendant des centaines d’années. On y détaillait la noyade, la pendaison, la crucifixion, la précipitation de la roche Tarpéienne, le bûcher, l’emmurement, la jetée aux lions… Toutes peines qui entraînaient la mort, mais qui étaient conditionnées par la reconnaissance d’une faute constatée par les instances juridiques. Alors que le père de famille, ce fameux «pater familias», pouvait mettre à mort son fils sans avoir à fournir aucune justification. Il pouvait aussi, si le comportement de ce fils lui déplaisait, lui appliquer les verges, le faire emprisonner, l’envoyer aux travaux forcés ou bien le vendre comme esclave. Ce n’est qu’au début de l’ère chrétienne que ces mœurs furent partiellement adoucies… L’Empereur Claude gardera cependant une haine durable pour son pédagogue qui avait, disait-il, abusé du fouet. Sénèque, qui fut le précepteur de Néron, (et cela pourrait peut-être expliquer la cruauté de celui-ci) affirmait ainsi: «par la souffrance physique nous corrigeons les caractères dépravés. C’est œuvre de raison et la colère n’y est pas nécessaire… au père seulement revient le droit de tuer». Il considérait comme très stoïque l’exemple de Vedius Pollion qui jetait ses jeunes esclaves fautifs aux murènes dont il se nourrissait ensuite… Au Moyen Âge Le Coran, écrit au cours du VIIesiècle en arabe pour fixer les révélations du Prophète Mohamed, n’évoque pratiquement pas l’éducation des enfants. Il ne fait que demander «ne tuez pas vos enfants par crainte de la pénurie, à Nous de leur octroyer, comme à vous, subsistance. Les tuer, c’est pure abomination.» C’était, après la chute de l’Empire romain, s’opposer au droit de vie et de mort sur ses enfants qu’avait eu le pater familias. Aucune violence n’est conseillée envers les enfants. Sous l’Empire Byzantin le père de famille punissait selon son bon vouloir sa femme, ses enfants et ses employés. Il pouvait les vendre en esclavage ou bien louer leurs services. Mais il ne semble plus avoir exercé de droit de mort, et les mutilations corporelles qui sanctionnaient les fautes (main coupée pour un vol, verge coupée pour la pédérastie, nez coupé pour viol ou adultère, pied coupé pour l’esclave en fuite, langue coupée pour le politique défaillant…) étaient réservées à la justice d’état. Le fils rétif recevait en général le fouet ou bien était enfermé dans un cachot. Il pouvait aussi recevoir une marque sur la tête qui le distinguait comme mauvais fils. Sous l’Empire Carolingien les mœurs semblent évoluer vers un adoucissement progressif. Au plan pénal, si le brigandage très répandu est puni de mort, les amendes se multiplient et sanctionnent aussi bien le meurtrier que le violent (trois coups de poings valent 9 sous d’or, un œil crevé 100 sous, un doigt coupé 35 sous). Quant aux enfants, si chez les Germains «rien ne doit limiter l’autorité du père sur sa progéniture», chez les Francs le père n’est autorisé qu’à faire emprisonner ses enfants fautifs, tandis qu’à la maison «pas de bonne éducation sans coups… Des corrections pas furieuses mais fréquentes». Mais peu à peu sous la Féodalité apparaît le sentiment d’une réalité propre de l’enfance que l’on commence à représenter dans les tableaux sous les traits charmants de l’ange, de l’enfant Jésus… Dans certains monastères, des pédagogues refusent même l’usage de la férule et cherchent à développer les «vertus de l’enfance». La fonction paternelle elle-même se veut plus pédagogique et l’on évoque peu à peu, face aux très rigoureux devoirs des enfants envers leurs parents, quelques devoirs des parents envers leurs enfants. À la Renaissance Peut-être par réaction devant la place de plus en plus large faite à l’affectivité à la fin du Moyen Âge, mais surtout, comme le montrent les historiens, en raison de l’absolutisme des pouvoirs qui s’instaurent à cette époque, on va voir s’effectuer progressivement une reprise en main du système éducatif par l’Église et l’État (47). Les guerres de religion, les épidémies de peste, la famine écrasent tout dans certaines régions, et le sentiment d’insécurité est très fort. Tout se joue dans le domaine de l’obéissance, de l’autorité. S’instaure alors dans les collèges une vie disciplinaire de plus en plus sévère où la férule joue un rôle primordial alors que le fouet, réservé auparavant aux petits enfants, s’étend au XVIe siècle à toute la population scolaire, jusqu’aux grands de 20 ans. Tandis que dans la société, les punitions corporelles vont à nouveau remplacer les amendes. Aux XVIe et XVIIe siècles, en droit pénal, on utilise le fouet pour punir une grande majorité des délits, à tous les âges, outre le bannissement, les galères, la question et la mort féroce. Celle-ci se déroule lors de grandes «cérémonies punitives terrorisantes» où les brûlures au plomb fondu, l’écartèlement, le pilori ou le bûcher doivent inciter les citoyens conviés au spectacle à craindre la justice. C’est aussi le temps de l’Inquisition et des «sorcières» qui vont, du XVe au XVIIIe siècle, alimenter largement les bûchers malgré l’intercession du jésuite allemand Spee von Langenfeld en 1631 (53) et l’interdiction des procès en sorcellerie par la Reine Christine de Suède en 1649. Les enfants mineurs n’étaient pas épargnés par les peines de mort ou les bûchers (51 52). Parallèlement aux déchaînements punitifs des Autorités politiques et ecclésiastiques, à la maison, la punition corporelle s’était généralisée et au XVIIe siècle, on infligeait le fouet aux enfants comme aux condamnés. En même temps que les châtiments corporels se développaient, l’utilisation des armes se répandait: «au XVIIe siècle, les écoliers étaient armés… Dès cinq ans on pouvait porter l’épée». Ce parallélisme noté entre la fréquence du port des armes et l’importance des châtiments corporels utilisés (dans les familles, les écoles et le droit pénal) vient de faire l’objet de travaux scientifiques aux USA qui confirment que cette thèse est toujours d’actualité. En miroir de cette emprise féroce de la justice d’État, on note une montée en puissance des droits du chef de famille sur son enfant, en même temps qu’une forte restriction des droits de la femme envers laquelle le mari pouvait exercer légalement la correction physique, l’inverse n’étant pas admis! Au XVIe siècle, un Garde des Sceaux écrit «nous devons tenir nos pères comme des dieux sur terre» et Jean Bodin réclame le rétablissement du droit de vie et de mort du père sur ses enfants. Philippe Ariès fait de cette montée de la «puissance paternelle» le fondement du pouvoir monarchique. La disparition des «sombres fêtes punitives» n’interviendra, en Europe, comme aux États-Unis, qu’à la fin du XVIIIe siècle, sous l’influence des philosophies des Lumières fustigeant la torture, les châtiments corporels, la peine de mort et proposant de substituer la prison aux supplices physiques. La Russie, la Prusse, l’Autriche, la Toscane et la Pennsylvanie aboliront les tortures dans les années 1780 à 1810. Tocqueville ramènera des États Unis en 1830 leur système pénitentiaire basé sur la «régénération morale» d’origine religieuse. Aux temps modernes Le désir d’humilier et d’asservir l’enfant va s’atténuer vers la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, en même temps que disparaissent les spectacles publiques de torture. Mais rien ne vient encore sanctionner les abus de pouvoir des parents, quel que soit le degré de la maltraitance prodiguée envers leurs enfants. En France il faudra attendre 1889 pour que soit votée la première loi rendant possible la déchéance paternelle en cas de trop mauvais traitements. Si depuis le Code civil Napoléon de 1803 les coups et blessures volontaires sur autrui font l’objet de sanctions pénales, la loi n’était pas appliquée lorsqu’il s’agissait des coups donnés par les parents sur leurs enfants. Le «Droit de correction paternel», créé par Napoléon en 1803 et aboli en 1935, ne concernait pas les punitions corporelles données par le père et qui allaient de soi, mais le droit accordé à celui-ci de faire interner son enfant dans une «maison de correction», véritable système pénitencier. Ce «droit de correction» remplaçait en fait la «lettre de cachet» qui permettait, auparavant et jusqu’en 1789, au père de famille infatué de sa «puissance paternelle», de faire emprisonner son enfant, sur simple demande et sans justification, dans une promiscuité totale avec les détenus adultes. Le jeune Comte de Mirabeau fut à plusieurs reprises, et jusqu’à ses 32 ans, enfermé ainsi sur lettre de cachet de son père. C’est en ces temps que Victor Hugo décrivit le fameux personnage de la Cosette des Misérables, dont il est probable qu’il influença un large public. Peu de temps après la parution du roman était créée à Paris la première association de protection de l’enfance, puis en 1889 la première loi rendant possible la déchéance de «puissance paternelle» en cas de trop mauvais traitements affligés aux enfants, et en 1898 la loi accordant aux juges de confier la garde d’un enfant à l’Assistance publique dans le cas de crime parental commis sur cet enfant. Érasme et Montaigne au XVIe siècle, Madame de Maintenon au XVIIe, Joubert au XVIIIe, puis Georges Sand, Nietzsche et Victor Hugo au XIXe siècle se déclaraient déjà fortement hostiles aux châtiments corporels. Lois et Associations se développent alors rapidement pour tenter de protéger l’enfance. Mais les attitudes vont à nouveau s’inverser, en Allemagne et en Autriche d’abord, à la fin du XIXe siècle, où la fameuse «Pédagogie Noire» va s’instaurer autour des écrits du Dr Schreber. Ce médecin orthopédiste a battu très tôt ses fils, s’en vante et écrit des livres pour apprendre à ses concitoyens comment dresser très rapidement les enfants pour qu’on puisse ensuite «les diriger d’un seul regard». Son fils aîné est devenu fou, l’autre s’est suicidé, mais le livre du père a fait carrière. Un de ses émules, le Capitaine Nemeczek, demanda même la réintroduction des châtiments corporels dans l’armée autrichienne. Alice Miller a très bien montré, dans l’un de ses nombreux ouvrages «C’est pour ton bien», comment cette triste pédagogie a pu constituer l’une des racines du nazisme. Et ce n’est sans doute pas par hasard si en France, dès 1941, le «Manuel du Père de Famille» du vice-amiral de Penfentanyo, préfacé par le Maréchal Pétain, donnait les conseils suivants: «si vous vous laissez apitoyer… dès la première nuit vous êtes perdu… ne jamais céder au moindre caprice» (55). En 1943, les dossiers de l’éducateur enfonçaient le clou en publiant un «Art de punir» qui affirmait: «certaines punitions physiques sont interdites par les règlements scolaires, c’est à tort… bourrade ou taloche… raclée… nous ne voyons pas d’autre moyen de guérir les enfants sensuels ou vicieux» (56). Si l’après-guerre a vu se réinstaller des conceptions éducatives moins durement coercitives, et si les années 1968 ont été accusées de «laisser tout faire aux enfants», il apparaît néanmoins comme certain que les punitions corporelles sont loin d’avoir disparu de la panoplie éducative des parents français. En effet, une enquête faite en 1999 par la SOFRES pour l’association «Éduquer sans frapper» montre que seulement 16% des personnes interrogées ayant des enfants ne leur donnent jamais de coups, alors que 33% en donnent rarement et que 51% en donnent plus souvent. Les femmes, qui évidemment passent beaucoup plus de temps avec leurs enfants, disent les battre «plus que rarement» pour 35% d’entre elles, contre 22% des hommes. Les plus âgés et les moins diplômés des enquêtés ont été eux-mêmes les plus battus dans leur enfance. Ils utilisent à leur tour plus fréquemment les châtiments physiques que les autres parents: 45% des sans diplômes fessent leurs enfants «de temps en temps ou souvent», contre 40% des possesseurs du certificat d’étude, 28% des CAP, BEP, BEPC, 24% des BAC et 19% des diplômés de l’enseignement supérieur. On note donc une double évolution: les parents actuels d’une part et les plus instruits d’autre part utilisent moins les châtiments corporels. Ces remarques sont à rapprocher de celles faites sur la violence à la télévision. En 1994, on y voyait 10 crimes par heure, mais les chaînes responsables se situaient dans l’ordre décroissant M6, TF1, FR2, FR3, Arte. La culture, là aussi, semble se faire antidote de la violence. Quant à nos écoles françaises, une circulaire de l’Éducation Nationale de juin1991, faisant déjà suite à de précédentes circulaires, rappelle: «À l’école maternelle… aucune sanction ne peut être infligée» et «À l’école élémentaire… tout châtiment corporel est interdit». Alors qu’en fait, les châtiments corporels avaient été mis officiellement hors la loi dans les écoles en France depuis 1887! En Angleterre Les écrits de Ian Gibson (57) nous plongent dans le fameux «vice anglais» qui sévit depuis longtemps et s’est accentué depuis la période victorienne. S’appuyant sur un soi-disant proverbe biblique, une véritable «flagellomanie» s’est alors développée qui persistera longtemps et n’a d’ailleurs pas encore totalement disparu. Mrs Smith raconte comment elle couchait à plat ventre sur une table les filles qu’on lui amenait à fouetter. Elle leur donnait du bâton sur les fesses nues, en présence des parents s’ils le désiraient. Elle était femme de clergyman et prenait 2 guinées par séance. Elle vendait sa «cane à fessée» de différentes tailles par correspondance. À la fin du XIXe siècle, on pouvait trouver dans les journaux anglais (y compris dans le religieux Guardian) des petites annonces à la recherche de personnel de maison «capable de donner de sévères punitions corporelles». En 1973, un commerçant qui vendait toujours beaucoup de fouets les envoyait par la poste… Mais en secret. À la fin du siècle dernier, dans la prestigieuse école d’Eton. On donnait encore le fouet en public 5 à 6 fois par semaine… parfois jusqu’à ce que le sang jaillisse. En 1977, seuls les membres de la Direction fouettaient encore, mais sans dénuder. N’y aurait-il pas lieu de faire quelque rapprochement entre le hooliganisme anglais et la brutalité de l’éducation reçue par un grand nombre de jeunes sujets de sa Majesté? De nombreuses protestations se sont élevées contre ces pratiques. Dès la fin du XVIIIe siècle, L’Amiral Nelson fit scandale quant, réorganisant la marine, il commença par supprimer les punitions corporelles utilisées envers les marins, ce qui ne l’empêcha pas de remporter victoire sur victoire, y compris celle de Trafalgar! En 1867, Napoléon III, se penchant sur les méthodes éducatives européennes, s’étonne devant l’ampleur des châtiments corporels utilisés dans les écoles anglaises. La planche à fesser anglaise Le Times avait entamé dès 1854 une première polémique à la suite des blessures entraînées chez un élève par 31 coups de bâton. Le plus virulent défenseur de ces punitions fut le Dr Vaughan; un de ses élèves qui l’avait dénoncé comme homosexuel, tremblait encore 40 ans après à l’évocation des coups donnés par ce médecin. Plusieurs autres campagnes du Times s’échelonnèrent de1872 à1911 où un débat au Communes eut lieu sur les traces laissées sur des jeunes gens par les bastonnades reçues au cours des mois précédents. Churchill fut retiré de la «Saint George’s preparation school» parce qu’il y recevait des coups brutaux. Il dira plus tard «combien je hais cette école et quelle vie d’anxiété j’y ai vécu pendant plus de deux années». En 1977, la Commission des droits de l’Homme est interpellée à ce sujet. En 1986, les punitions corporelles sont enfin interdites… dans les écoles publiques. Elles viennent de l’être dans les écoles privées en 1999. Mais en 2000, les Institutions Européennes reviennent à la charge pour faire évoluer la loi anglaise qui dit «que rien ne peut limiter le pouvoir des parents de faire respecter la discipline»: cette attitude paraît incompatible avec la signature effectuée par l’Angleterre de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant. En Écosse des positions radicalement opposées à ces sévères attitudes anglaises se sont manifestées puisqu’une loi interdit déjà l’usage des punitions corporelles avant l’âge de 3 ans. Les journaux français ont rapporté le cas, au cours de l’été 2001, d’un père de famille français qui avait fessé son fils de 8 ans dans un restaurant d’Edimbourg: il a été vivement pris à partie par ses voisins de table, emmené au poste de police où il a reçu une «admonestation». En Suède Un mouvement très actif s’est dessiné après la guerre de 40, succédant à une période d’éducation sévère et puritaine issue du modèle prussien tel qu’Ingmar Bergman l’a filmé, mettant en scène la dureté des éducateurs à la badine. Ce mouvement entraînait en 1958 l’interdiction des châtiments corporels à l’école. Puis en 1979, cette interdiction était étendue à tous les éducateurs, y compris aux parents. Cette loi de juillet1979 s’énonce ainsi: «Les enfants ont droit à protection, sécurité et éducation. Les enfants doivent être traités avec respect pour leur personne et leur individualité et ne doivent pas être soumis à des punitions corporelles ou à d’autres traitements humiliants.» La loi n’était pas répressive, mais confiait aux services sociaux le soin d’utiliser les remèdes les plus aptes à remettre les contrevenants sur la bonne voie. Le Ministère de la Justice finançait alors une campagne d’information à la télévision et sur les autres media. Une brochure intitulée «Pouvez-vous élever vos enfants avec succès sans gifle ni fessée?» était largement distribuée. Des affiches étaient placardées un peu partout. Des cours gratuits de recyclage étaient en même temps organisés pour les parents. Un «Ombudsman» (médiateur) était nommé en 1993 pour régler les différents entre parents et enfants. En 1965, seulement 53% des Suédois étaient en faveur de cette loi; en 1995, 89% y étaient acquis (96% chez les moins de 35 ans). Un recul de vingt ans a permis en 1999 à des chercheurs de publier des travaux sérieux vérifiant l’impact de la loi de 1979 sur les comportements des suédois. Le sociologue canadien J.Durrant montre que, contrairement à ce que les pessimistes promettaient, des points fortement positifs ont été constatés depuis la promulgation de la loi antifessée. Les statistiques du gouvernement suédois attestent qu’en Suède, aucun enfant n’est plus mort des suites de violence familiale, le nombre de procès pour maltraitance d’enfants a diminué, de même que le nombre d’enfants enlevés à leurs parents suite à une intervention des services sociaux: entre1982 et1995, les «mesures obligatoires» administrées chaque année ont diminué de 46% et les «placements en foyer» de 26% (58). Le criminologue F.Estrada, qui étudie les tendances de la délinquance juvénile en Europe depuis la guerre, déclare: «les études sur les rapports provenant du Danemark et de la Suède indiquent que les jeunes d’aujourd’hui sont plus disciplinés que les jeunes des années 1970… le pourcentage de jeunes de 15 à 17 ans condamnés pour vol a diminué de 21% entre1975 et1996… le pourcentage de jeunes qui consomment de l’alcool ou qui ont goûté à la drogue a également diminué régulièrement depuis 1971… Les pourcentages de suicides et de condamnation pour viol chez les jeunes ont aussi diminué entre1970 et1996» (59). Ailleurs en Europe à la suite de la Suède, de nombreux mouvements se sont organisés pour tenter d’obtenir l’abolition des punitions corporelles envers les enfants. Après la Suède en 1979, des lois anti-fessées sont votées: - en Norvège en 1987; - en Autriche en 1989; - à Chypre en 1994; - au Danemark en 1997; - en Lituanie en 1998; - en Croatie en 1999; - en Allemagne en 2000; - en Islande, Finlande, Roumanie, Ukraine en 2003; - en Espagne en 2007; En Italie La Cour Suprême de Justice rendait en mai1996 un jugement pouvant faire jurisprudence et ainsi libellé: «l’utilisation de la violence dans un but éducatif ne peut pas plus longtemps être considérée comme légale» (60). Et la Belgique ajoutait en 2000 à sa constitution une nouvelle clause confirmant que «l’enfant a un droit absolu à son intégrité morale, physique, psychologique et sexuelle». Des détails étaient ensuite précisés concernant les peines encourues par les contrevenants, mais le terme de «punition corporelle» n’était toujours pas utilisé, ce qui peut maintenir une certaine ambiguïté. Hors d’Europe Aux États Unis La lutte contre l’usage des punitions corporelles a commencé au niveau des écoles vers les années 1970. Deux États pionniers les ont interdites en 1976. D’autres ont suivi peu à peu, mais seulement 27 États sur 50 appliquent actuellement ces interdits. Les USA ont jusqu’alors, avec la Somalie, refusé de ratifier la «Convention internationale des droits de l’enfant» de 1989, approuvée par 191 États. La punition corporelle suprême, la peine de mort, peut même y être appliquée aux mineurs. En Israël comme en Italie, c’est la Cour suprême de justice (dans laquelle siège le chef du gouvernement) qui portait en janvier2000 le jugement suivant: «Dans les circonstances juridiques, sociales et éducatives que nous vivons, nous ne pouvons faire aucun compromis qui puisse mettre en danger le bien-être des mineurs. Si nous permettons des violences légères, elles peuvent dégénérer en grandes violences. Nous ne pouvons pas prendre le risque de mettre ainsi en danger le bien-être mental et physique des mineurs par aucun type de punition corporelle… le message doit être clair et non équivoque que les punitions corporelles ne sont pas autorisées» (61). Les israélites élevés en Russie soviétique resteraient fortement accrochés aux punitions corporelles, même après plusieurs années passées en Israël. En Afrique Au Cameroun, l’association EMIDA propose de supprimer les punitions corporelles qui sont fréquentes, violentes et arbitraires car données non seulement par les parents, mais par tout membre aîné de la famille, en particulier les frères et sœurs aînés (62). Au Kénia, un article du courrier de l’Unesco de 1999 fait état des coups donnés dans les établissements scolaires qui deviennent un problème sérieux car ils détournent les enfants de l’école. Coups de poings, de pieds, de bâton, entraînant fractures, dents cassées, hémorragies internes: six enfants en seraient morts entre1995 et1999. Un responsable pense qu’on ne pourra mettre un terme à ces agissements qu’en interdisant complètement toute punition corporelle, à l’école comme dans les familles (63). Au Niger, des services hospitaliers affirment soigner de nombreux cas de traumatismes en rapport avec l’usage par les parents de punitions corporelles. Au Zimbaboué, malgré l’interdiction faite par le Ministère, 91,4% des enfants disent être battus à l’école (dont 4,3% à coups de poings et 2,2% à coups de pieds). Beaucoup des enseignants brutaux ont été réprimandés, mais tous sont restés en place (64). En Égypte, une recherche universitaire a montré que 37,4% des enfants recevaient de fortes punitions corporelles qui pouvaient entraîner, dans le 1/4 des cas, des fractures, des trouble de la conscience ou des séquelles permanentes (65). Au Maroc les punitions sont théoriquement interdites à l’école alors qu’un rapport de l’Unicef révèle que 85% des enfants disent en recevoir fréquemment et de si brutales qu’elles seraient responsables d’un fort absentéisme scolaire (66). En Chine une recherche récente montrait que 70,6% des enfants (le plus souvent uniques et que l’on dit rois) disaient recevoir des châtiments corporels de leurs parents, dont 51,3% avec force (67). Les pays que nous ne citons pas sont ceux pour lesquels nous n’avons pas d’informations vérifiables, ce qui ne veut pas dire qu’ils n’ont rien a se reprocher dans le domaine de la violence faite aux enfants! L’ONU déclarait récemment les années 2001-2010 «Décennie pour une culture de la paix et de la non-violence pour les enfants du monde». Peut-on imaginer pouvoir agir sur la violence qui met tellement en péril notre monde dans le siècle qui commence si l’on ne peut même pas arriver à régler de façon non-violente les conflits qui, forcément, au jour le jour, éclatent entre parents et enfants? Il y a là une réflexion qui doit permettre à chacun de se sentir un petit peu responsable de la violence en général, et donc de chercher à œuvrer, selon ses moyens, pour son éradication. L’OMS (Organisation Mondiale de la Santé), dans son rapport sur «La violence et la santé» de novembre2002, confirme tout à fait nos positions en ces termes (68).: «Pour beaucoup de décideurs, l’idée que la violence constitue un problème de santé publique est nouvelle et, en fait, assez contraire à leur conviction qu’il s’agit d’un problème de criminalité». «On continue de se concentrer sur certaines formes de violence très visibles, notamment la violence chez les jeunes, et de prêter beaucoup moins d’attention à d’autres types de violence, comme la violence perpétrée par les partenaires intimes et les mauvais traitements infligés aux enfants». «Bien des pays hésitent à prendre des mesures qui remettent en question des attitudes et des pratiques courantes». Le comportement des parents et le milieu familial jouent un rôle essentiel dans le développement d’un comportement violent chez les jeunes». «Des châtiments corporels sévères pour punir les enfants sont des prédicateurs importants de la violence pendant l’adolescence et les premières années de l’état adulte». «Un grand nombre d’études montrent que cette pratique est un facteur important dans le développement de comportements violents et qu’elle est associée à d’autres problèmes pendant l’enfance et plus tard dans la vie» . «Il ressort de plusieurs évaluations que la formation au rôle de parent donne de bons résultats et qu’elle contribue durablement à la réduction des comportements antisociaux… On estime de plus en plus qu’il peut être bénéfique de former tous les parents et les futurs parents». Les historiens nous ont par ailleurs appris que les États qui donnent aux familles l’exemple de l’autoritarisme, du despotisme et qui fondent leur autorité sur la violence pérennisent eux-mêmes cette violence. Alors que la Suède nous donne l’exemple que des positions prises au plus haut niveau peuvent faire évoluer les mœurs de façon opposée. N’est-il pas temps de la suivre? Selon les cultures et les époques, l’état des connaissances, la démographie, les richesses géographiques, les besoins de bras ou de cerveaux, les attentes envers l’enfant sont très différentes, son éducation aussi. Les punitions corporelles, qui ont été revendiquées pendant longtemps par de nombreux pays dans lesquels les enfants étaient plus asservis qu’éduqués, doivent enfin être abandonnées, surtout dans les contrées où les cerveaux ont pris l’avantage sur les bras. Tous les systèmes religieux ou philosophiques ont en commun le fait de prôner l’amour du prochain. Pourquoi ce vœux cependant unanime n’est-il jamais exhaussé? Parce que pour aimer l’autre, il faut s’aimer soi-même, avoir acquis une image de soi suffisamment aimable pour ressentir l’autre comme aimable lui aussi. Or l’enfant battu et culpabilisé ne peut acquérir une bonne image de lui-même, et donc des autres. La relation qu’il établit est toujours au moins défensive et le plus souvent offensive. Les conflits qui ont ensanglanté alternativement tous les points de la planète au cours du siècle dernier, et qui risquent de plus en plus de menacer sérieusement l’avenir de l’humanité, ont accéléré les recherches sur la genèse de la violence et les chances que l’on pourrait avoir de la maîtriser. Un mouvement général et relativement récent se dessine parmi les États avancés, mouvement qui prend en compte les connaissances nouvelles et légifère pour tenter d’abolir la violence dans l’éducation des enfants. Alors que les femmes ont enfin obtenu, mais depuis très peu de temps, que l’on veuille bien porter sur elles un autre regard, il est grand temps de porter aussi un autre regard sur l’enfant. À l’orée du troisième millénaire, accordons enfin aux enfants le droit au respect de leur personne. Éduquons les sans violence ni humiliation pour rompre le cercle vicieux de la violence et pour nous donner les chances de faire un nouveau siècle moins meurtrier que le précédent. Références des renvois numérotés 45. La Bible, Traduction œcuménique de la Bible, Paris, Livre de Poche, 1996. (retour au texte) 46. ArièsP., DubyG., Histoire de la vie privée, Paris, Seuil, 1987. (retour au texte) 47. ArièsP., Histoire de la vie familiale sous l’Ancien Régime, Paris, Seuil, 1973. 48. Burguière et al., Histoire de la famille, Paris, Armand Colin, 1986. 49. École française de Rome, Du châtiment dans la cité, Paris, Table ronde, 1984. 50. LettD., Enfance et Société au Moyen Age, Paris, Aubier, 1997. 51. MuchembledR., Le temps des supplices, Paris, Armand Colin, 1992. 52. FoucaultM., Surveiller et punir, Gallimard, 1975. 53. Spee von LangenfeldF., Un confesseur de sorcières parle, trad. MaurelO., L’Harmattan, 2000. 54. DelumeauJ., RocheD., Histoire des Pères et de la Paternité, Paris, Larousse, 1990. 55. Penfentenyo vice-amiral de, Le manuel du père de famille, Préface du maréchal Pétain, Paris, Flammarion, 1941. 56. De Grièges D.et coll., L’art de punir, Les dossiers de l’Éducateur VI, Paris, Laboureur, 1943. 57. GibsonI., The english vice, Londres, Durckworth, 1979. 58. DurrantJ., Résumé des tendances sociales récentes en Suède, Université du Manitoba, Canada, 1999. 59. EstradaF., European Jal on Criminal Policy and Research, vol.7, 1, 1999. 60. BitenskyS., w. nospank. org/italy. htm 61. IzenbergD., w. nospank. org/israel. htm 62. EMIDA, BP 14197 Yaoundé Cameroun. 63. Unesco, AnbarasanE., Le courrier, déc. 1999. Kénia. 64. ShumbaA., Child physical abuse in Zimbabwean primary schools, Child abuse and neglect, feb.2001. 65. Youssef, Attia et Kamel, Child abuse and neglect, oct 1998. 66. Abou El FarahT., Libération Casablanca, 30juin 2002. 67. Kim D.H., Children’s experience of violence in China and Koréa, Child Abuse & Neglect, sep.2000. 68. OMS, Rapport mondial sur la violence et la santé, Genève, nov. 2002, p.20, 21, 36, 37, 46, 47, 71, 77, 78, 109, 275. |
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