arguments contre les punitions corporelles

Comment élever ses enfants sans claques ni fessées

Il semble bien admis depuis quelques temps que «le bébé est une personne». Une personne peut-elle être battue sans se sentir humiliée, abaissée? Peut-on élever une personne en l’abaissant? Bon, d’accord, disent les parents, alors on leur laisse tout faire? Bien sûr que non, sinon la vie de parents devient vite infernale. La nécessité d’établir des règles apparaît tout aussi nécessaire que celle de mettre des limites à nos voisins et aux autres adultes en général. Encore faut-il pour cela avoir une estime de soi suffisamment bonne pour savoir faire respecter ses besoins et être soi-même bien inséré dans une société porteuse de règles. Si le parent reçoit un enfant dans une période difficile, où il doute (ou on le fait douter) de ses capacités, il aura du mal à cerner ses propres limites aux demandes de l’enfant. Il devra alors se faire soutenir pour reprendre confiance en ses aptitudes à aider son enfant à grandir.

Mais il est indispensable que les règles que le parent impose à son enfant ne soient pas en rapport avec des intolérances très personnelles, elles-mêmes reçues d’une éducation mal vécue et refoulée. Ni que ces règles visent à vouloir fabriquer un enfant irréel, tel que le parent l’a rêvé et non pas tel que l’enfant peut être. Il serait essentiel que tout parent ait pu, avant de prendre en charge l’éducation d’un enfant, travailler personnellement sur sa propre histoire et sur ce qu’il risque de vouloir en répéter inconsciemment. Il est tout aussi essentiel que le parent se sente inséré dans la société dont il doit reproduire les règles, car s’il se sent écartelé entre sa société génitrice et la société dans laquelle il élève son enfant, il ne pourra envoyer à cet enfant les messages clairs et univoques indispensables à son bon développement Les parents doivent pouvoir, seuls ou avec une aide appropriée, établir un projet de vie familiale qui réussisse à conjuguer au mieux loyauté générationnelle et réalisme.

Il faut en effet distinguer le fait d’être parent géniteur du fait de se conduire en éducateur. Une formation au métier d’éducateur est indispensable pour acquérir des connaissances sur l’enfant, ses besoins, ses processus de développement et de socialisation. Mais aussi des savoir-faire psychologiques et hygiéniques, et des savoir être: écoute, disponibilité. Tout parent, comme tout éducateur, devrait pouvoir bénéficier de cette formation.

Comment font les institutrices de maternelle qui passent 6heures par jour avec 25 petits enfants, dans un espace relativement restreint, avec des contraintes à respecter et des règles à appliquer. Elles s’en sortent bien pour la plupart d’entre elles. Or les punitions corporelles sont interdites à l’école, et s’il arrive encore qu’une tape parte ici ou là, ce n’est que chez moins de 15% des enseignantes… Alors que 85% des parents utilisent claques et fessées pour régler les problèmes qu’ils ont avec leurs 2 ou 3 enfants. Mais les enseignantes sont formées à la pédagogie.

Mettre des Limites

La vie en société, familiale ou plus élargie, nous oblige à tenir compte de l’autre. Nous devons, à chaque instant, adapter nos désirs aux désirs des autres afin que les relations entre des personnes différentes puissent être harmonieuses. De même que le parent s’impose des limites par rapport aux personnes qui l’entourent, il va mettre des limites aux désirs de son enfant pour qu’il puisse s’insérer dans son cercle familial, puis dans sa société, sans en perturber trop fortement l’harmonie. Des règles, des lois, vont devoir être respectées, déterminant des limites aux désirs de chacun.

Mais dès la toute petite enfance, le bébé a besoin d’être protégé des émotions très fortes qu’il vit, parce qu’avant trois mois, ce bébé n’est pas capable de se réconforter ou de se calmer tout seul. Une enveloppe de bras tendres, de mots calmes et doux, de caresses est nécessaire pour le sécuriser et l’aider à contenir les émotions très fortes qu’il vit parfois et qui peuvent le terroriser. L’enfant qui aura trouvé la sécurité dans cette enveloppe chaleureuse, limitante et structurante, pourra ensuite intégrer la notion de limites et accepter plus facilement celles qui lui seront peu à peu imposées.

Quelles règles adopter?

Il y a plusieurs sortes de règles que l’on peut demander à l’enfant de suivre:

- Celles qui permettent à la famille de trouver un équilibre de vie satisfaisant. Ces règles internes varient beaucoup suivant qu’une famille est monoparentale ou composée de 8 personnes, que les deux parents travaillent ou que l’un soit à la maison, que l’on vive en appartement ou en maison individuelle, que les revenus de la famille soient très serrés ou plus larges… (par exemple, il faut se coucher vite sans faire de bruit parce que le Papa, qui part travailler très tôt le matin, a besoin de dormir de bonne heure).

- Celles que la morale générale en cours dans la société où nous vivons nous pousse à observer (on ne cueille pas les fleurs du parc et on ne vole pas les affaires des copains).

- Celles qui nous ont été transmises par notre culture familiale et auxquelles nous restons souvent très attachés, consciemment ou non (les filles ne sortent pas le soir avant tel âge).

- Celles qui correspondent à notre désir du moment parce qu’elles nous apportent une satisfaction personnelle (pour aller voir Grand-Mère il faut mettre sa plus jolie robe).

Les deux premiers types de règles ont le mérite d’être adaptées à la réalité actuelle de la famille et de la société. On ne voit pas comment ne pas en tenir compte: elles formeront les règles de base.

Quant au troisième type de règles, si l’un des parents (ou les deux) appartient à une culture familiale différente de celle de la société dans laquelle l’enfant va se développer, il est indispensable que ce parent fasse un réel travail de réflexion pour ne pas imposer à son enfant des règles qui le mettraient en porte à faux dans la société où il vit. C’est probablement une des plus grosses difficultés des émigrés que de ne pouvoir transmettre sans risques à leurs enfants le modèle dont ils ont une nostalgie tout à fait normale et respectable parce qu’il est celui de leur enfance. Mais l’application de ce modèle, s’il est différent des conceptions en usage dans la société où ces enfants grandissent, va littéralement les écarteler, les rendre incapables de construire des repères et des limites solides et compromettra fortement leur insertion dans la société choisie par les parents pour y élever leurs enfants.

Malheureusement, l’expérience montre que les règles que les parents cherchent à établir sont le plus souvent celles qu’on leur a inculquées dans leur enfance, et qui varient d’une région à l’autre, d’une famille à l’autre. Toute une apologie de la tradition y pousse. Et les désirs refoulés des parents vont refaire surface et vouloir s’imposer sous prétexte de bonne éducation. Les incohérences vont alors apparaître entre des règles antagonistes qui vont littéralement déchirer l’enfant.

Alors que deux questions essentielles se posent auxquelles les parents n’ont pas de réponse:

- Quelles sont les aptitudes, les possibilités et les désirs de l’enfant? Ceux-ci ne se découvriront que peu à peu, parfois tardivement.

- Dans quelle société cet enfant aura-t-il à vivre? Là aussi beaucoup d’incertitudes selon l’avenir du pays dans lequel il évolue, mais aussi en fonction du désir qu’il pourrait avoir de vivre ailleurs.

Alors que les parents et les personnes qui les entourent ont absolument besoin de règles qui leur permettent, ici et maintenant, de vivre dans un minimum de confort, de sérénité, et d’efficacité en présence d’enfants, ces règles doivent former la base des règles internes à la famille, dans la mesure où elles ne sont pas incompatibles avec un développement satisfaisant de l’enfant. Par ailleurs, la meilleure façon d’apprendre à l’enfant à respecter les besoins des adultes, c’est d’avoir essayé de respecter au mieux depuis sa naissance les besoins de l’enfant, tout en préservant les besoins fondamentaux des parents. Si les parents ont des habitudes de vie suffisamment régulières, l’enfant les intégrera très rapidement et s’en fera automatiquement des règles. La vie des parents et celle des enfants ne doivent pas se mutiler l’une l’autre mais s’enrichir l’une l’autre.

Comment préparer au mieux un enfant dont vous ignorez les aptitudes à un destin que vous ignorez?

En lui apprenant le plus tôt possible le respect de lui-même et des autres, la réflexion, l’autonomie, la responsabilité, la créativité.

Comment faire respecter les règles

L’exemple

L’enfant apprend énormément par imitation. Il va reproduire vos comportements comme un petit singe, ravi de voir, lorsque vous répétez ce comportement, que c’est bien ce qu’il a copié.

On vient de montrer combien cette imitation joue un rôle important dans la communication de l’enfant. Si l’on donne un jouet à deux enfants de 18 mois à 3 ans, ils vont se chamailler pour l’avoir chacun, même si de nombreux autres jouets sont autour d’eux. Par contre, si on donne à chacun d’eux le même objet, ils vont en jouer chacun en s’imitant réciproquement pendant de longs moments extrêmement ludiques et joyeux.

Vous voulez que votre enfant soit poli, soyez polis entre adultes et avec lui, en y mettant une certaine ostentation.

La règle n’est pas instituée pour empêcher l’enfant d’être comme ceci ou comme cela, mais parce que vous et les autres autour de vous ont vraiment besoin que cela soit ainsi pour que votre famille (à condition qu’elle ne soit pas vraiment perverse), votre environnement et votre société y trouvent un équilibre de fonctionnement satisfaisant. C’est donc en étant vous-même, avec cohérence et régularité, que votre enfant va prendre vos habitudes, vos règles. Il en sera parfois frustré, ce qui peut être mauvais si la frustration est trop forte ou trop prolongée pour son âge.

Cécile est scotchée à la vitrine du magasin de jouets. Elle flashe devant une nouvelle poupée Barbie et commence à manifester un fort désir de la posséder. Or il n’en est pas question car sa Maman est pressée et ce n’est pas le moment d’un cadeau. Elle lui dit alors: «je comprends que tu la trouves jolie avec cette robe bleue, quelle autre robe tu aimerais lui mettre et avec quel chapeau?» Un rêve est alors amorcé en réponse au désir. On va pouvoir se décoller de la vitrine en continuant à rêver ensemble…

Mais la frustration est indispensable pour que le désir ait le temps d’exister, de se faire sentir. Cela permet à l’enfant de découvrir que l’intelligence, les mots, le rêve, la créativité peuvent venir le satisfaire tout aussi bien que l’obtention immédiate d’un objet ou d’une satisfaction souhaités. Mais plus l’enfant est petit et plus il faut l’aider à trouver des palliatifs aux frustrations imposées: paroles et gestes tendres, petites histoires dont ils sont toujours friands et qui détournent l’attention…

La méthode Gordon

Thomas Gordon, créateur d’une école de parents très largement reconnue, développe depuis trente ans de façon très didactique sa méthode d’éducation. Sans être l’unique système pédagogique recommandable, elle peut fournir à tout éducateur de bons éléments de réflexion (40).

Gordon démontrait avant beaucoup d’autres que le comportement de l’enfant est très largement déterminé par le type de relation qu’il établit avec ses parents. Sa méthode, qui se situe entre rapport de force et permissivité, est basée sur

La qualité de la communication

Quant un problème surgit entre un adulte et un enfant, il faut commencer par déterminer à qui appartient le problème (la couleur de ses basket est son problème, le prix de ses basket est votre problème).

- Si le problème est manifestement celui de l’enfant, une «écoute active», c’est à dire concentrée sur l’enfant et débarrassée des projections personnelles du parent, va permettre de l’aider à trouver sa meilleure solution au problème. Si vous l’avez écouté, vous devez pouvoir, avant toute réponse, lui résumer ce qu’il vient de dire, puis «c’est bien ça?»

- Si le problème est manifestement celui du parent, utilisation du message «je» et non du message «tu»: on ne dit pas «tu es trop égoïste» mais «je suis très incommodé par ton attitude». L’enfant n’est alors pas mis en cause et déprécié globalement dans sa personne, mais seulement dans son comportement actuel dont vous lui expliquez pourquoi il vous déplaît. Vous pouvez alors suggérer, «si tu prenais les basket bleus dont le prix est abordable, je pourrais t’offrir une paire de lacet comme ceux des baskets rouges» une négociation est amorcée, la discussion va continuer jusqu’à ce qu’un accord soit possible, peut-être autour d’une troisième paire de basket… débouchant ainsi sur

- La méthode sans perdant, c’est-à-dire que chacun doit faire un effort pour trouver une solution qui ne frustre ni l’un ni l’autre de façon intolérable. Car si il y a un perdant, que ce soit vous ou lui, il va se sentir frustré, en colère, et un nouveau conflit éclatera sous peu!

Cette très intéressante technique relationnelle à l’avantage d’être aussi active dans la relation d’un enfant avec un parent ou un éducateur, que dans la relation de n’importe qui avec n’importe qui! Essayez la donc!

Punition ou Réparation

Qu’est-ce qui peut inciter fortement un enfant à respecter les règles, les lois de la famille et de la société dans lesquelles il vit? Sans doute le modèle de comportement qu’il reçoit de l’entourage dans lequel il est inséré. Mais en cas de transgression, quelles possibilités s’offrent aux responsables qui ont la charge de cet enfant?

La punition corporelle

dont nous venons de voir qu’après avoir été supprimée au niveau de l’État (armée, prison), puis de l’école, on conseille de plus en plus énergiquement de l’abolir au niveau de la famille. Car elle est nocive et ne prévient pas les actes délictueux puisque ceux-ci sont plus nombreux chez les individus qui ont été élevés avec ce type de punition.

La punition non corporelle:

Elle fait entrer dans un système punition - récompenses, dit «de la carotte et du bâton», qui a beaucoup d’adeptes.

Mais la punition (vas dans ta chambre, tu seras privé de télé, tu n’iras pas chez ton copain demain, je te diminuerai ton argent de poche ce mois-ci…) établit un rapport de force entre le parent et l’enfant, qui, humilié, n’a aucune possibilité d’agir pour sa réhabilitation.

En outre, il n’y a aucun rapport entre le délit commis (tu as tapé ton petit frère) et la punition (tu seras privé de télé).

Et puis punir quoi? Nous avons vu que selon le parent et selon le moment, on peut admettre ou refuser certains comportements. On est assez souvent dans l’arbitraire lorsqu’on punit. Il serait beaucoup plus intéressant de se poser la question du préjudice occasionné par l’enfant lorsqu’une de ses actions nous insupporte: chaque fois que nous pouvons déterminer un préjudice et une victime, il y a erreur de comportement de la part de l’enfant qui doit prendre conscience de l’impact de ses actes. Pourquoi la transgression des règles familiales et sociales ne peut-elle être acceptée? Parce qu’elle porte préjudice à un membre de la famille ou de la société.

Par exemple, lorsqu’Ugo dit un mot grossier à sa grand-mère, celle-ci subit un préjudice moral, c’est à elle de dire comment Ugo doit réparer sa faute: s’excuser, ou, si elle trouve cela insuffisant, négocier avec elle la réparation qu’elle exige (lui offrir une rose sur son argent de poche, ou le gâteau qu’elle adore…)

Une erreur de comportement doit être sanctionnée d’une obligation de réparation chaque fois que cette erreur engendre un préjudice pour une quelconque personne physique ou morale.

Punir, c’est ne pas avoir confiance dans la capacité de l’enfant à réparer ses erreurs. C’est pourquoi nous préférons

La réparation,

qui tient compte du dommage subi par la victime. C’est elle qui négocie avec le transgresseur la mesure de réparation raisonnable. Ce qui permet au responsable d’un acte répréhensible de se réinsérer dans le cercle des règles en s’étant fait pardonner par la victime.

Le système de la réparation remplace la vieille culture de la faute par la culture du préjudice. Une étude très intéressante faite récemment par le magistrat Antoine Garapon, arrive à la même conclusion pour les peines applicables aux justiciables: la réparation, basée sur une justice de proximité, avec médiation pénale qui détermine entre victime et fautif le type de réparation souhaité. Celle-ci doit à la fois restaurer l’intégrité de la victime et restructurer le coupable (41).

Appliqué en famille, ce système fait disparaître le punisseur rituel, considéré souvent comme ou trop dur ou trop mou, alors que les victimes diverses (le père, la grand-mère, le copain, la voisine…), dont les exigences seront variées, demanderont directement réparation à l’enfant du préjudice qui leur a été porté. Un parent pouvant alors servir de médiateur. Le système des «punitions» perd d’ailleurs vite de son impact et ne fonctionne plus du tout à l’adolescence. Alors qu’un système qui a développé l’autonomie et la responsabilisation de l’enfant lui a appris à se gérer lui-même à un moment où les parents commencent à avoir du mal à intervenir.

Ce système évite aussi la «triple peine» infligée à l’enfant qui revient avec une mauvaise note, puisqu’il a déjà été humilié devant son maître, puis devant ses copains et qu’il ne porte aucun préjudice direct à qui que ce soit.

Être autoritaire ou faire autorité

Jusqu’en 1803, l’État français reconnaissait au père de famille la «puissance paternelle» qui lui permettait de gérer la vie de son enfant à sa guise, de le marier, de disposer de ses biens, et même de le faire emprisonner sur simple «lettre de cachet», même après sa majorité.

Napoléon lui substitua alors dans le Code Civil l’«autorité paternelle» plus restrictive: «L’enfant, à tout âge, doit honneur et respect à ses père et mère. Il reste sous leur autorité jusqu’à sa majorité ou son émancipation… Le père seul exerce cette autorité durant le mariage. Le père qui aura des sujets de mécontentement fréquents ou graves sur la conduite d’un enfant aura les moyens de correction suivants (description du système de la maison de correction dans laquelle l’enfant de moins de 16 ans est incarcéré avec d’autres mineurs). Il n’y aura aucune écriture ni formalité judiciaire si ce n’est l’ordre même d’arrestation dans lequel les motifs n’en seront pas énoncés. Le père sera seulement tenu de souscrire une soumission à tous les frais et de fournir les aliments convenables».

En 1935, les maisons de correction ont été supprimées. Puis, en 1970, le terme d’«autorité paternelle» a été remplacé dans le Code Civil, en son article371, par «autorité parentale» sous ces termes: «L’enfant, à tout âge, doit honneur et respect à ses père et mère. Il reste sous leur autorité jusqu’à sa majorité ou son émancipation. L’autorité appartient aux père et mère pour protéger l’enfant dans sa sécurité, sa santé et sa moralité. Ils ont à son égard droit et devoir de garde, de surveillance et d’éducation».

On voit l’évolution de la conception de l’autorité qui est maintenant nettement recentrée sur les devoirs de protection et d’éducation des parents envers leurs enfants.

Il n’est donc plus guère possible d’employer le terme d’autorité dans le sens d’une puissance à exercer. Pour assurer «protection, sécurité, moralité et éducation de l’enfant» il faut maintenant essentiellement des «compétences éducatives» (que les parents devraient tous pouvoir acquérir), et des «valeurs morales» parmi lesquelles se situe «l’intelligence du cœur» dont parle si bien Isabelle Filliozat (41bis), concepts qui paraissent maintenant bien plus appropriés à l’exercice de la fonction parentale que le terme d’autorité.

Car le terme d’autorité est indissociable pour le Larousse de la notion d’obéissance: «droit ou pouvoir de se faire obéir». L’encyclopédia Universalis donne une définition plus limitative: «pouvoir d’obtenir, sans recourir à la contrainte physique, un certain comportement de la part de ceux qui lui sont soumis». Mais qui dit obéissance ne dit pas forcément adhésion. Dans un monde en évolution rapide, doit-on conditionner son enfant à obéir ou l’aider à trouver dans chaque circonstance par lui-même la meilleure adaptation possible au problème qui lui est posé?

Un parent qui montre des compétences, c’est-à-dire qui sait écouter et chercher avec son enfant des solutions à ses problèmes, n’a en général pas besoin de dire «j’exige que tu fasses cela» mais dira plutôt «je trouverais très important que tu puisses faire cela pour telle raison». Dans le premier cas, l’enfant obéit parce qu’il est le plus faible, a peur d’une punition et en ressort humilié d’être contraint de faire ce qu’il ne désirait pas faire. Dans le second cas, il choisit lui-même d’obéir et en ressort grandi, même si un peu frustré d’être obligé de modifier ses projets: il entre ainsi dans ce qu’on pourrait appeler un «cycle de développement durable».

Mais parfois, le conflit durcit, l’enfant ne tolère pas la frustration imposée, il entre alors dans une grande colère… Même si elle est difficile à supporter, la colère est normale devant une frustration. Il est bon qu’elle puisse être vécue sans culpabilité et que le parent l’accompagne «je comprends ta colère, je partage ta souffrance de ne pas pouvoir faire ce que tu voulais, mais il ne peut absolument pas en être autrement pour telle raison». C’est là que, si la compétence habituelle du parent est reconnue, il fera autorité sans avoir été autoritaire.

Corneille

«L’exemple touche plus que ne le fait la menace».

Voltaire

«Ne cherchez jamais à employer l’autorité là où il ne s’agit que de raison».

Joubert

«Les enfants ont plus besoin de modèles que d’autorité».

L’autorité, c’est à dire l’exercice du pouvoir, la recherche de l’obéissance, est faite pour forcer ou pour empêcher. Elle ne persuade pas, ne motive pas, n’éduque pas… Sauf à la passivité ou à la violence rentrée, refoulée. Un gardien de prison d’un quartier de haute sécurité, interviewé sur FR3 le 5octobre 99, disait qu’avec les détenus les plus difficiles «il ne faut pas jouer avec l’autorité, mais avec le respect». Quelle leçon!

Oserait-on rappeler les propos d’Hitler dans Mein Kampf, écrit en 1924: «Dans la lutte des idées, dans le monde et dans la vie, la force brutale, utilisée fermement et sans égards, est capable d’apporter la décision au parti qui l’utilise… Il est évident que le plus fort a le droit devant Dieu et le monde d’exécuter sa volonté…». Hitler fut un enfant longtemps et fortement battu par son père.

Les parents qui n’usent pas de leur pouvoir mais de leurs connaissances, de leurs aptitudes à convaincre ou motiver, de leur sensibilité aux difficultés de leur enfant, font vite autorité auprès d’eux. Ils évitent le mensonge, la rébellion, la fuite. Il s’agit en effet pour les parents de «faire autorité» par leurs compétences à faire évoluer les frictions et les difficultés, et non pas d’être autoritaires» On peut d’ailleurs se demander si l’autoritarisme ne cherche pas, justement, à combler le manque de compétences.

Françoise Dolto avait déjà demandé que l’on remplace le terme d’autorité parentale par «responsabilité parentale» (42), responsabilité qui ne peut s’exercer sans compétences.

En aucun cas la fessée n’affirme l’autorité. C’est au contraire lorsque le parent est paniqué par sa perte d’autorité qu’il en vient aux coups. Il vaut beaucoup mieux à ce moment reconnaître sa difficulté «je ne sais plus quoi faire, nous ne pouvons pas en rester là, nous allons en reparler un peu plus tard parce qu’il faut que nous trouvions une solution».

Et savoir dire NON, c’est utiliser rarement cette injonction qui doit alors être très ferme et réservée à des moments graves, importants. Sinon, dire plutôt «ceci ne me convient pas, mais par contre, je pourrais accepter cela».

Le désir d’exercer l’autorité, comme le désir de donner des punitions corporelles, vient très souvent du modèle autoritaire que l’on a reçu dans son enfance. On le reproduit en suivant une pente qui est des plus naturelles si l’on n’ose pas porter un regard critique sur l’éducation qu’on a reçue. Or cela devrait pouvoir se faire sans pour autant culpabiliser des parents qui «ont cru bien faire» à une époque où les connaissances étaient beaucoup plus restreintes. Remettre en question l’éducation qu’on a reçue, ce n’est en aucune façon désavouer ses parents, mais introduire dans nos actions les connaissances nouvelles qui n’étaient pas disponibles de leur temps.

Joël et Anne, frère et soeur, sont en train de se disputer. Le ton monte, les cris fusent, vous en avez assez. Dites-le et demandez quel est le problème de chacun, puis quelle solution chacun propose-t-il. Il est rare que de cette discussion ne jaillisse pas une solution acceptable pour les deux puisqu’ils l’auront construite ensemble au lieu qu’elle soit imposée par vous.

Et le laxisme?

Qui serait le «laisser tout faire». Il y a dans le laisser tout faire un abandon, une démission qui traduit toujours une difficulté parentale importante, une impossibilité à trouver sa place, sa distance par rapport à l’enfant, qui est souvent le reflet de l’impossibilité d’avoir pu trouver sa place dans sa famille ou la société.

Ce «laisser tout faire» sera très préjudiciable à l’enfant qui développera un sentiment de toute puissance. Cela le rendra insupportable et très malheureux en société, incapable de supporter la moindre frustration et soumis alors à des colères insurmontables.

Il est indispensable, pour éviter ce dysfonctionnement relationnel, qu’une prévention en soit établie lors d’une préparation à la parentalité, afin que les problèmes des parents aient pu être évoqués et si possible en voie d’amélioration avant l’arrivée de l’enfant. Ce laxisme est souvent le fait d’un parent démissionnaire parce que tiraillé entre plusieurs systèmes culturels dont il n’arrive pas à coordonner les règles. Ne sachant plus pour lui-même à quelles règles se référer, il est incapable d’en établir pour son enfant.

Marie Rose Moro dans «Naître et grandir en France» nous dit «ce qui est souvent mis au compte d’un manque de limites et de règles d’autorité relève plutôt d’un problème d’identité» (43).

Mais on entend souvent utiliser ce terme de laxisme pour des parents que l’on trouve «trop gentils» parce qu’ils osent abandonner la fessée. On n’est pas trop gentil parce qu’on prend le temps de s’occuper intelligemment et avec affection de ses enfants. Est-ce que ce n’est pas le pourvoyeur de la fessée qui est laxiste, qui cale devant les efforts éducatifs à fournir, le temps et la patience qu’ils nécessitent?

Le parent qui «laisse tout faire» n’est d’ailleurs pas forcément un parent qui ne prend pas de bonnes colères au cours desquelles il peut tout d’un coup fesser brutalement. Les travaux publiés sur le sujet montrent que, la plupart du temps, les délinquants ou les violents ne sont pas issus de familles «trop gentilles» mais au contraire elles-mêmes violentes et souvent en délicatesse avec les règles. Laxisme et fessée ne s’opposent pas. L’éducation s’oppose au laxisme comme à fessée, prenant place entre laxisme et autoritarisme.

En Résumé

Essayer de résoudre ses difficultés personnelles

Les erreurs de discipline faites par les parents sont souvent liées aux problèmes qu’ils ont à vivre: isolement social, discorde conjugale, mauvaise santé physique ou mentale, abus de drogues, extrême jeunesse, et surtout violences vécues dans leur enfance.

Il faut aider les parents à résoudre au mieux leurs problèmes sociaux, mais aussi à sentir leurs limites personnelles, à parler de l’éducation qu’ils ont eux-mêmes reçue, et à exprimer les difficultés qu’ils ont eu à vivre au long de leur histoire personnelle.

Respecter l’enfant à tout moment

Parce qu’il est une personne, et de plus une personne fragile et sans expérience. Il n’est pas plus capricieux, méchant ou pervers que la plupart des adultes qui, eux, exigent le respect de la part de l’enfant. Une discipline efficace n’inculque pas la honte, le sentiment d’abandon, mais doit au contraire accroître le sentiment de confiance entre le parent et l’enfant.

Être à l’écoute des possibilités réelles de l’enfant

En fonction de son âge, donc de son stade de développement (voir les livres conseillés en dernière page).

En fonction des problèmes particuliers que chaque enfant peut avoir à surmonter et qui sont à découvrir et prendre en compte auprès des spécialistes.

Faire confiance aux capacités d’organisation du bébé

Il a bien su trouver son pouce dans le giron de sa mère. Grâce à son organisation motrice innée, il va savoir développer lui-même les mouvements qui l’amèneront successivement aux principales postures: s’asseoir, aller à quatre pattes, se mettre debout et enfin marcher. Tous les enfants savent découvrir seuls ces postures, mais à leur rythme personnel.

Les enfants qui n’ont pu grandir dans leur rythme sont plus nerveux que les autres.

Par exemple, la mise sur le pot ne peut se faire avant l’acquisition de la marche, car alors les sphincters ne sont pas arrivés à maturité: vouloir accélérer les étapes casse le rythme propre à chaque enfant et lui sera préjudiciable en l’empêchant d’établir une bonne cohérence entre ses aptitudes et le monde qui l’entoure.

Essayer d’être un bon modèle de communication

Une bonne relation entre les parents induit la bonne relation avec et entre les enfants.

L’enfant respecté dès sa naissance respectera ses parents, sa fratrie, ses éducateurs.

Le parent est le modèle de l’enfant dont on est sûr qu’il sera copié, faisons donc ce que nous voulons qu’il fasse.

Formulons avec clarté, calme et fermeté les demandes faites aux enfants, mais aussi avec tendresse et de façon appropriée à l’âge.

Fesser est mauvais, crier ou injurier n’est pas mieux.

Apprendre à identifier les conflits

Si des divergences de vue apparaissent entre vous et l’enfant:

- ou bien le problème est en fait le sien (son appétit ou la longueur de ses cheveux)

- ou bien le problème est le vôtre (la sono trop forte) et une négociation est à entreprendre.

Apprendre à gérer les conflits

- En cherchant à comprendre les situations qui les génèrent. Si l’enfant se met en colère, s’il veut agresser quelqu’un ou refuse énergiquement de faire quelque chose, lui demander d’abord de dire, avec ses mots, ce qu’il ressent et pourquoi, puis trouver avec lui une meilleure solution à sa difficulté. Lorsque le comportement d’un enfant devient insupportable, il ne faut pas s’attaquer à l’enfant mais à son problème: «je ne peux pas supporter ton comportement, peux-tu essayer de me dire ce qui se passe?»

- En introduisant l’humour ou le jeu chaque fois que possible.

- En laissant toujours une petite marge de manœuvre à l’enfant (veux-tu commencer par te laver les dents ou par mettre ton pyjama?).

- En tenant compte du tempérament particulier de chaque enfant (rapide mais brouillon, lent mais précis…).

- En exigeant réparation lorsqu’une transgression a été commise, réparation qui n’exclue pas l’enfant mais doit lui permettre de se réintégré dans le cercle des règles.

- En négociant: parent (ou éducateur) et enfant n’ont, au même moment, ni les mêmes besoins ni les mêmes désirs. Ceux-ci entrent donc forcément et souvent en contradiction. Personne n’a tort ni raison d’avoir des besoins et des désirs. Il faut trouver les solutions qui lèsent le moins possible l’un et l’autre, afin de ne pas engendrer de trop fortes frustrations, sources d’agressivité ou de dépression.

Dans la négociation, ou bien chacun fait une concession, ou bien on en fait une à tour de rôle, ou bien on demande à une tierce personne neutre dans le conflit de proposer une solution. Chaque adulte en position d’éducateur doit trouver sa façon de gérer les conflits… Mais autant que possible sans perdant et sans coupable.

Et ne pas oublier la tendresse



La meilleure alternative à la violence. Lorsqu’on doit imposer à un enfant une frustration nécessaire, celle-ci sera beaucoup plus facilement acceptée si le ton employé est déjà amical ou porteur de tendresse, et plus encore si un geste affectueux encourage l’enfant à faire l’effort demandé. La tendresse est la dimension émotionnelle qui permet de compenser les duretés de la vie. Elle n’est pas en opposition avec organisation, mise de repères, fermeté: être tendre, c’est être ni dur ni mou!

Discipliner un enfant, ce n’est pas le rendre asservi à ses parents ou à ses maîtres, à moins qu’on ne désire l’intégrer dans une dictature. C’est établir entre l’enfant et l’adulte qui en a la charge une relation de confiance qui permette d’assurer un guidage intelligent, affectueux et respectueux de la personnalité de l’enfant, seul garant de sa bonne insertion dans un régime démocratique, et de son évolution vers un état adulte autonome, responsable, critique, mais respectueux des autres comme de lui-même.


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